Onna-zumo : histoire et figures du sumo féminin

Le Chrysanthème et la Guillotine, un film réalisé par Takahisa Zeze

Les onna-zumo (女相撲, littéralement « sumo des femmes ») désignent une forme de lutte sumo pratiquée par des femmes au Japon. Contrairement au sumo professionnel moderne qui exclut strictement les femmes du dohyō (l’anneau sacré), le sumo féminin possède une histoire riche et complexe qui s’étend sur plusieurs siècles.

Bien que le sumo1 professionnel traditionnel interdise aux femmes de participer aux compétitions et cérémonies, et même de toucher ou d’entrer dans le ring de lutte, les lutteuses de sumo ont existé à travers l’histoire et continuent d’exister aujourd’hui au niveau amateur. Un pratiquant est appelé sumotori2.

Dohyo, photo de Alek 龍道家
Dohyo, photo de Alek 龍道家

L’histoire des onna-zumo

Les origines anciennes

La première mention enregistrée de femmes pratiquant le sumo remonte au règne de l’empereur Yuryaku (418-479), selon le Nihon Shoki. L’empereur avait convoqué deux courtisanes et leur avait ordonné de porter des pagnes et de lutter.

Cependant, le sumo féminin ne devint courant qu’au 18ème siècle, au milieu de la période d’Edo (1603-1868), lorsqu’une forme d’onna sumo fut pratiquée dans certaines régions du Japon.

L’âge d’or : période d’Edo et début Meiji

Les onna-zumo émergèrent dans les quartiers de plaisir d’Osaka à la fin des années 1600, où les femmes organisaient des matches de sumo pour leurs clients. Vers le milieu des années 1700, le sumo féminin était devenu un spectacle populaire. On trouve des traces de matches féminins à Edo en 1744, et de combats entre femmes et hommes aveugles dans les années 1760.

Le sumo féminin était principalement un spectacle associé aux maisons closes. Diverses formes existaient, notamment des « professionnelles » itinérantes. Au début du 20ème siècle, les photos de lutteuses de sumo se vendaient comme des petits pains, et à un moment donné, le sumo féminin était plus populaire que sa version masculine.

Onna zumo
Onna zumo

La création moderne et l’institutionnalisation

Le sumo féminin moderne est attribué à Heishiro Ishiyama, un promoteur de divertissements à Tendo, dans la préfecture de Yamagata, en 1880. Cette région devint le berceau du sumo féminin organisé, avec des troupes itinérantes qui se produisaient à travers le Japon et même à l’étranger, notamment en Mandchourie, à Taiwan et à Hawaii.

Les interdictions et la persistance

Les autorités finirent par sévir contre ces « femmes insolentes en pagnes qui corrompent la morale publique ». En 1873, une interdiction spécifique fut placée sur les matches entre femmes et hommes aveugles, et finalement sur tous les matches féminins.

En 1926, l’onna-zumo en tant que sport professionnel et spectacle fut formellement interdit à Tokyo. Malgré cette interdiction gouvernementale, le sumo féminin survécut dans les provinces comme sport et aussi comme rituel lors de cérémonies de demande de pluie et de célébrations de mariage.

La pratique ne s’éteignit qu’après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le dernier groupe se dissolvant en 1963. Certaines sources indiquent que les derniers bastions ont en fait continué jusqu’aux années 1950/60.

L’époque contemporaine

Depuis 1997, le premier championnat national amateur féminin de sumo a été organisé. Les règles sont identiques au sumo amateur masculin, à l’exception que les lutteuses portent des justaucorps sous un mawashi, et les matches durent un maximum de trois minutes au lieu de cinq.

La Fédération Internationale de Sumo et ses événements (comme les Championnats du Monde de Sumo et les Championnats d’Europe) autorisent les compétitrices féminines depuis 2001. Il y a actuellement environ 600 lutteuses de sumo amateur comme Hisano au Japon.

Les femmes qui ont marqué le sumo

Wakamidori (Endō Shigeno, 1917-1977) – La première ozeki féminine

Wakamidori demeure la figure la plus emblématique du sumo féminin historique. Née en 1917 dans la préfecture de Yamagata, berceau de l’onna zumo, elle entra dans le monde du sumo à l’âge de 17 ans après avoir assisté à une représentation de la troupe « Ishiyama Onna Zumō ».

En seulement trois ans, Wakamidori fut promue au rang d’ozeki, le sommet du sumo féminin (il n’y avait pas de yokozuna féminine par respect pour le sumo masculin). Elle devint instantanément une lutteuse populaire, à tel point que ses cartes photos (bromides) étaient les plus vendues.

Wakamidori fit des tournées dans tout le pays et « conquit le monde », se rendant même en Mandchourie et à Taiwan. Les lutteuses féminines de l’époque ne pratiquaient pas seulement le sumo mais montraient aussi des démonstrations de force et des danses, voyageant à travers la nation en troupes d’environ trente personnes.

Sa retraite forcée survint à 24 ans avec le déclenchement de la guerre du Pacifique. Elle s’installa à Hojo dans la préfecture d’Ehime où elle ouvrit un petit restaurant nommé « Wakamidori ». En 1957, elle devint la première et seule femme à se tenir sur un dohyō professionnel lors d’une cérémonie spéciale organisée par son ami Takasago Oyakata (le 39ème Yokozuna Maedayama).

Matsuno Miura (née vers 1933) – L’ozeki survivante

Matsuno Miura, 90 ans en 2023, est une ancienne ozeki féminine qui vit encore dans la ville de Tendo. « J’ai lutté pendant environ 10 ans. Je me suis blessée à la jambe dans un hajikara, mais je suis fière d’avoir été une lutteuse », déclara-t-elle.

Onna zumo
Onna zumo

Les championnes contemporaines

Airi Hisano – « L’Incontestée »

Airi Hisano, 24-27 ans, est considérée comme la lutteuse de sumo féminine la plus forte du Japon actuel. Employée dans une société de sécurité le jour, elle s’entraîne au sumo quatre fois par semaine durant trois heures. Pesant 115 kilogrammes pour 1,72 mètre, elle a remporté la catégorie openweight aux Championnats du Japon pendant cinq années consécutives.

Hisano est l’unique membre du club de sumo féminin de son entreprise et aspire à voir « le sumo devenir un sport olympique sans distinction de genre ».

Rio Hasegawa – La pionnière universitaire

Rio Hasegawa, 20-22 ans, est la championne du monde 2024 en catégorie middleweight et la première femme à rejoindre le Club de Sumo de l’Université Keio depuis sa fondation en 1919. Mesurant 1,71 mètre pour 72 kilogrammes, elle s’entraîne aux côtés des hommes et des garçons de l’équipe du lycée Keio.

Hasegawa est originaire d’Ajigasawa dans la préfecture d’Aomori, une région célèbre pour produire des lutteurs de sumo. Inspirée par son frère aîné qui pratiquait le sumo pour enfants, elle commença le sport à six ans. Elle devint championne nationale à l’école primaire puis au collège, et remporta le titre middleweight aux Championnats Juniors Mondiaux de Sumo au lycée.

Hiyori Kon – L’ambassadrice mondiale

Hiyori Kon (née en août 1997 à Ajigasawa, Aomori) est une lutteuse de sumo amateur japonaise reconnue pour son plaidoyer en faveur de l’égalité des droits pour les femmes dans la compétition professionnelle au Japon. Elle a été incluse dans la liste BBC des 100 femmes inspirantes et influentes du monde entier pour 2019.

Kon a remporté la division heavyweight des Championnats Juniors Mondiaux Féminins de Sumo en 2014 et 2015, et a gagné l’argent aux Championnats Mondiaux de Sumo en 2018 et 2019. Elle fut le sujet du documentaire Netflix « Little Miss Sumo » de 2019, réalisé par Matt Kay.

Après l’université, Kon rejoignit l’équipe de sumo d’Aisin Seiki en tant que première femme membre. Elle remporta une médaille d’argent aux World Games de 2022 en division openweight féminine. Kon s’est depuis installée en Argentine où elle promeut le sumo et continue son combat pour l’égalité des genres.

Nana Abe – La « plus forte fille de sumo du Japon »

Nana Abe, maintenant en troisième année de collège, est la fierté de la préfecture de Niigata, surnommée la « plus forte fille de sumo » du Japon avec 12 victoires en tournois nationaux. Sa présence domine littéralement l’anneau dès qu’elle y entre, impressionnant par sa technique et sa force.

Les centres d’excellence actuels

L’école Tottori Jōhoku

Depuis 2016, des filles de tout le Japon se rendent à l’École Secondaire Tottori Jōhoku – située à environ 600 kilomètres à l’ouest de Tokyo – pour participer à des camps d’entraînement de printemps et d’été d’une semaine au plus grand club de sumo féminin du pays.

L’école est célèbre pour son club de sumo fondé en 1968, qui a produit 17 sekitori professionnels masculins, notamment le yokozuna Terunofuji. Le programme féminin offre aux jeunes lutteuses une formation intensive dans un environnement dédié.

Rituels et traditions

Au-delà de la compétition sportive, les femmes ont historiquement participé au sumo dans des contextes rituels. Le sumo féminin était pratiqué lors de cérémonies de demande de pluie (*amagoi*) et de célébrations de mariage dans certaines provinces, même après les interdictions officielles.

Ces pratiques rituelles soulignent l’importance spirituelle du sumo au-delà de sa dimension sportive, les femmes jouant un rôle dans ces cérémonies liées aux cycles agricoles et aux rites de passage communautaires.

Onna zumo, illustration
Onna zumo, illustration

L’avenir du sumo féminin

Aujourd’hui, bien que le sumo professionnel reste fermé aux femmes, un mouvement croissant de plus de 600 lutteuses amateur remet en question les barrières de genre et pousse pour l’inclusion du sport aux Jeux Olympiques. Leurs ambitions s’étendent au-delà des championnats du monde de sumo vers une reconnaissance internationale du sumo féminin comme sport légitime et égalitaire.

Cette nouvelle génération de lutteuses, menée par des figures comme Hisano, Hasegawa et Kon, continue l’héritage des pionnières comme Wakamidori, transformant progressivement la perception du rôle des femmes dans ce sport ancré dans plus de 1500 ans de tradition.

Notes

1Le sumo est un sport de combat japonais traditionnel où deux adversaires s’affrontent sur un cercle nommé dohyô, avec pour objectif de faire sortir leur opposant de ce cercle ou de le faire toucher le sol avec une partie du corps autre que la plante des pieds.

Principe et déroulement

Le sumo n’a pas de catégories de poids : tous les combattants (rikishi) s’affrontent quel que soit leur taille ou leur masse. Les combats se déroulent dans un cercle de 4m de diamètre sur une surface légèrement surélevée en argile et sable. Le combat débute à l’annonce du départ et il est généralement très bref, souvent moins de 30 secondes.

Règles principales du combat

– Le but est de pousser l’adversaire hors du cercle ou de le faire toucher terre avec une autre partie du corps que la plante des pieds.
– Il est interdit de donner des coups de poing, des coups de pied au-dessus des hanches, d’étrangler, ou de tirer les cheveux.
– Les techniques admises incluent les poussées à la paume, les prises au mawashi (ceinture) et les projections utilisant le poids ou l’équilibre.
– Les lutteurs combattent pieds nus, vêtus du mawashi, leur chevelure arrangée en chignon traditionnel.
– En cas de faux départ, le combat est recommencé.

Rituels et usages

Avant le combat, plusieurs rites shintô de purification sont respectés : les combattants effectuent des gestes codifiés, se rincent la bouche, s’essuient, et lancent du sel pour purifier l’espace de combat. Les rituels et codes vestimentaires sont stricts et varient selon le rang des lutteurs.

Victoire et défaite

– Un combattant perd s’il est projeté ou poussé à l’extérieur du cercle ou si une autre partie de son corps que la plante du pied touche le sol, y compris ses mains, genoux ou cheveux.
– S’il dénoue son mawashi durant le combat, il est considéré comme vaincu.

Le sumo est reconnu pour ses rituels ancestraux, ancrés dans la culture japonaise, et pour la puissance physique, la technique et l’équilibre requis pour dominer l’adversaire.    ⤴

2 Un sumotori est un lutteur pratiquant le sumo, l’art traditionnel japonais de la lutte. Ce terme désigne communément un combattant de sumo, même si au Japon on utilise plutôt « rikishi » pour désigner ces athlètes.

Définition et appellations

– En français, « sumotori » désigne un lutteur de sumo.
– Au Japon, on emploie le terme « rikishi » (« homme fort ») pour montrer le respect envers ces sportifs ; « sumotori » est réservé aux débutants ou est peu utilisé.

Caractéristiques physiques et vestimentaires

– Les sumotoris sont connus pour leur gabarit imposant, avec un poids souvent supérieur à 140 kg et pouvant atteindre 220 kg.
– Ils portent un mawashi, une bande de tissu solide, seule prise autorisée pendant le combat, et sont coiffés en chignon traditionnel (chonmage).
– Les cheveux longs sont conservés toute la carrière et coupés lors d’une cérémonie de retraite.

Vie quotidienne et organisation

– Leur vie est régie par une discipline stricte : lever tôt, entraînement intense à jeun, régime hypercalorique, vie collective dans l’écurie (« heya »).
– Une hiérarchie existe, avec des grades allant du novice au yokozuna (grand champion) qui acquiert quasiment un statut divin.

Les règles et rituels du sumo

– Les combats se déroulent dans un cercle sacré (dohyō), où le but est de pousser l’adversaire hors du cercle ou de lui faire toucher le sol avec autre chose que la plante des pieds.
– De nombreux rites précèdent et entourent le combat : purifications, lancer de sel, saluts.

Symbolique et place sociale

– Les sumotoris sont très estimés au Japon et représentent « l’esprit du Japon », alliant force, stratégie et tradition.
– Leur nom de combat (shikona) et leur apparence sont empreints de symbolisme et de respect.    ⤴

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