L’arbre qui fait pousser l’argent

L’arbre qui fait pousser l’argent

莫切自根金生木 — きるなのねからかねのなるき
唐来参和 (Tōrai San’na), 1785 — illustrations de 千代女 (Chiyojo)

Traduction littéraire intégrale du récit, organisée selon les vingt séquences de l’original. La traduction privilégie une lecture contemporaine tout en conservant le rythme, la satire, les effets de scène et les jeux de mots du kibyōshi.

Prologue

Il existe un proverbe qui dit que la pauvreté est une maladie. Il en est un autre qui dit que posséder est une maladie. Et à peine a-t-on déclaré que l’argent est un ennemi qu’une voix de théâtrale répond :
— Vous tuer pour trois cents ryō seulement ? Trois cents ryō ont beau sembler une somme enviable, quand on fait les comptes, il manque toujours quelque chose.
À ceux qui courent jusqu’à Naniwa à la recherche de l’argent, je voudrais donc enseigner l’art de savoir se contenter de ce que l’on possède. C’est dans cet esprit que votre ami Tōrai San’na a couché ces quelques mots sur les feuilles toujours vertes du kibyōshi.
— Wakō Dōjin

I

À côté du fameux Kinkin-sensei vivait un autre homme, Manman-sensei. Ses entrepôts débordaient de trésors et, depuis des générations, sa famille menait grand train. Mais il en avait assez de pouvoir obtenir tout ce qu’il désirait sans même avoir à le chercher. Il se disait que s’il connaissait seulement trois jours de pauvreté, son esprit s’en trouverait peut-être un peu soulagé.
Il fit donc remiser le Daikokuten transmis dans sa famille, installa chez lui une image du dieu de la pauvreté et se mit à chérir les mauvais jours du calendrier, comme les Sanrinbō, réputés particulièrement néfastes.
— Même votre visage commence à avoir l’air pauvre, ces temps-ci, dit sa femme.
— C’est bien vrai. La maison va donc peu à peu dépérir. Toutes mes félicitations, répondit le commis.
— Quand un dieu est abandonné, il y en a peut-être un autre qui peut encore vous venir en aide, ajouta un autre.
— Misère, misère ! Puissé-je devenir pauvre ! Voilà ! Voilà ! s’écria Manman.
— Revenez donc après-demain ! conclut la servante.

II

Comme sa dévotion au dieu de la pauvreté ne produisait aucun effet, Manman réfléchit à un autre moyen. S’il prêtait de l’argent à tout le monde et que personne ne se donnait la peine de le lui rendre, son coffre finirait bien par se vider.
Il fit donc accrocher à la porte une pancarte annonçant : « PRÊTS D’ARGENT » et se mit à prêter sans distinction à tous ceux qui se présentaient.
— Puisque je suis une femme, dois-je venir avec un garant ? demanda une femme.
— Si vous avez un garant solide, je ne peux pas vous prêter. Si vous avez les moyens de me rembourser, je ne peux pas non plus vous prêter, répondit Manman.
— Puisque vous le dites de cette façon, vous pouvez être certain que nous ne commettrons pas l’inhumanité de vous rendre votre argent, ajouta un homme.
— Faisons courir le bruit de cette affaire et trouvons des emprunteurs assez effrontés pour ne jamais rembourser, proposa un autre.
— Depuis ce matin, j’en ai compté huit cent vingt-huit. Après, j’ai perdu le compte, dit la servante.
— Sushi de kohada ! Sushi d’aji ! Avec une image pareille, voilà une affaire qui a du goût ! cria un homme portant une boîte de marchand ambulant.

III

Manman prêtait son argent, mais ses coffres n’avaient pas diminué d’un centième. Il fallait trouver autre chose. Depuis toujours, les riches qui finissent ruinés le sont, paraît-il, pour avoir fréquenté les maisons de plaisir.
Il décida donc de se lancer brusquement dans les plaisirs du quartier réservé. Il chercha une courtisane d’apparence élégante, mais qui semblait pauvre et particulièrement avide.
Dès le premier soir, il se mit à répandre autour d’elle des koban de la couleur du yamabuki, le jaune éclatant de la rose japonaise. Puisqu’il s’agissait d’une courtisane, il se réjouissait à l’idée de revenir trois cent soixante-cinq jours par an : à force de fréquenter la maison de plaisir, sa propre maison finirait bien par s’écrouler.
— Eh bien, eh bien ! On dit qu’un certain Kinzane-san nous fait demander, annonça la courtisane.
— Que la fortune s’envole dehors ! Que les démons restent dedans ! Les démons, restez donc ! cria Manman.
— Quelle merveille, tout cet or couleur de yamabuki ! s’écrièrent les hommes et les femmes présents.
— Cet argent, ce ne serait pas plutôt des feuilles mortes ? À moins que ce ne soit de l’argent volé. Dans les deux cas, c’est plutôt gênant, murmura un client qui observait la scène.

IV

Dès le premier jour, Manman dispersa son argent à tour de bras. Il pensa que ses coffres avaient enfin dû se vider un peu. Mais il dépensait tellement que le maître de la maison de plaisir soupçonna quelque chose.
Il donna l’ordre de ramasser tout l’argent répandu et de le rendre jusqu’au dernier koban.
— Vous prétendez être un homme qui connaît les usages, mais l’argent, vous savez, c’est précisément l’argent qui revient à son point de départ, dit l’homme.
— Vraiment, l’argent est une chose bien embarrassante, soupira Manman.
— Nous ne demandons pas mieux que de l’accepter, mais si nous en prenons autant, qui sait ce qu’on dira de nous ? ajouta la femme.

V

Accablé par le traitement que lui avait infligé la maison de plaisir, Manman attendit à peine l’aube pour rentrer. En chemin, il monta dans un palanquin. Le voyageur qui l’avait précédé avait probablement oublié dans la caisse une bourse contenant quatre ou cinq cents ryō.
Manman fit semblant de ne rien voir. Il se disait que s’il ouvrait la bouche, on risquait encore de vouloir lui imposer cet argent.
— Nous gagnons honnêtement notre vie chaque jour. Si vous nous donnez autant, nous serons punis par les dieux. Par pitié, épargnez-nous donc votre pourboire, protesta le porteur de palanquin.
— Même ainsi, il faut absolument que je vous donne ce pourboire, répondit Manman.
— Camarade, je t’en prie, fais en sorte qu’il ne nous le donne pas, dit le porteur à son compagnon.

VI

Manman descendit du palanquin et reprit sa route en fredonnant. Mais les porteurs le rattrapèrent : ils avaient pris la bourse oubliée dans le palanquin et voulaient absolument la lui rendre.
Manman eut beau trouver toutes sortes d’excuses, ils n’en démordirent pas. La discussion finit par tourner à la dispute.
— Si tu n’en veux pas, je vais te la jeter à la figure ! cria le porteur.
— Vous voulez me faire accepter une bourse dont je ne connais même pas le propriétaire ! Quels drôles de gens vous êtes ! répondit Manman.
Ainsi, l’argent ne diminuait toujours pas.

VII

Cette année-là, il n’y avait pas de famine et le pays vivait dans le calme. Manman eut alors l’idée d’acheter beaucoup de riz, d’attendre que son prix baisse, puis de tout vendre à perte. Il ordonna à ses commis d’acheter du riz dans toutes les provinces.
— Nous avons acheté le riz bon marché de Hitachi et d’Iwaki à raison de cinq shō pour un ryō, annonça le commis.
— À ce cours-là, le meilleur riz de Mino et d’Owari doit bien valoir deux ou trois shō le ryō. Achetez donc tout ce que vous pourrez, et payez-le le plus cher possible, répondit Manman.
— Avec cela, nos coffres laisseront peut-être enfin un peu de place. Quelle joie ! se réjouit sa femme.

VIII

Manman avait entendu dire que le jeu ruinait les hommes. Voilà qui tombait à merveille. Il rassembla donc une foule de joueurs et devint leur banquier.
Le gain d’un joueur atteignait sept fois sa mise et la part du banquier était faible. Mais les joueurs avaient tous misé sur les mêmes chiffres, si bien que le banquier finit par gagner une somme considérable.
— Je prêterai autant d’argent que vous voudrez ! Quelqu’un, par pitié, faites donc une mise ! s’écria Manman.
— Avec ce jeu de dés, il suffit de miser de un à six pour ne rien perdre. Mais où serait le plaisir du jeu ? répondit un joueur.
— Jamais on n’a vu un jeu où le banquier dépouille autant ses clients ! protesta un autre.
— Et monsieur, comment va-t-il ? Il a encore l’air de mauvaise humeur ? demanda la femme de Manman.

IX

Puisque les loteries et les placements peuvent faire sombrer une maison, Manman décida de tenter sa chance avec les loteries. Il n’acheta pas seulement lui-même des billets : il ordonna aussi à ses commis d’acheter ceux qui semblaient avoir le moins de chances de gagner.
— Les billets des temples et sanctuaires. Cent pour Myōjin, cinquante pour Tenjin, soixante-dix pour Benzaiten et cinquante pour Kannōji, ont tous gagné ! Pas un seul n’a été perdu, revint annoncer le commis.
— Qu’il y ait quelques petits lots, passe encore. Mais gagner du premier billet au dernier, c’est vraiment trop ! s’indigna Manman.
— C’est notre manière d’acheter qui était mauvaise. Nous vous prions de nous pardonner, s’inclina le commis.

X

Puisqu’il ne restait plus qu’à laisser les voleurs prendre l’argent, Manman fit sortir les richesses des coffres. Il ne ferma même plus la maison à clé. Lui et sa femme, les commis et tous les employés partirent quelque part.
— Faites un grand trou dans le mur afin que les voleurs puissent entrer sans être gênés. Et rassemblez l’argent pour qu’il soit facile à emporter, ordonna Manman.
— Une fois que ce sera fait, nous retirerons même les talismans destinés à repousser les voleurs, dit le commis.
— Si vous avez le temps, préparez aussi les ballots afin qu’ils puissent les emporter facilement, ajouta Manman.
— J’ai répandu des koban jusque devant le coffre. Ils n’auront qu’à suivre les pièces pour trouver le chemin, expliqua le commis.
— Pourvu que les voleurs viennent vraiment, soupira Manman.

XI

Comme prévu, une foule de voleurs entra dans la maison. Mais il y avait tant d’argent qu’ils perdirent un temps fou à trouver comment l’emporter et à préparer les charges.
L’aube arriva. Ils n’avaient encore rien pu prendre et, pire encore, ils ne parvenaient plus à sortir avec l’argent, les vêtements et les objets qu’ils avaient volés ailleurs. Lorsqu’ils entendirent les voix de Manman et de sa femme qui rentraient, ils s’enfuirent avec pour tout bagage ce qu’ils avaient sur eux.
— Nous aurions au moins pu prendre un peu d’argent. Voilà maintenant que nous devons même abandonner ce que nous avions volé ailleurs ! se lamenta un voleur.
— À cette heure-ci, vous devez sûrement avoir terminé votre cambriolage. Bon retour ! lança la femme de Manman en ouvrant la porte.

XII

Mais l’argent ne diminuait toujours pas comme Manman l’espérait. Il réfléchit encore et entreprit un voyage par Kyoto, Osaka et Yamato, avec l’intention de dépenser aussi de l’argent en chemin. Il avançait tranquillement, deux ou trois ri par jour.
— Nous pourrions tout aussi bien passer la nuit à Kanagawa, proposa le commis.
— Kanagawa contient le mot kana, qui rappelle l’argent. Il vaut mieux, même si c’est un peu tôt, dormir à Kawasaki, répondit Manman.
— Transporter un coffre de mille ryō sur un cheval est un excellent présage. Permettez-moi donc de vous le conduire gratuitement, s’émerveilla le palefrenier.

XIII

Manman profita de son voyage pour se rendre en pèlerinage à Enoshima. Il imagina une nouvelle manière de dépenser son argent : il fit confectionner des yukata identiques pour les pêcheurs et leur fit tirer un grand filet de plage.
Mais quelle ne fut pas sa surprise de voir remonter avec les poissons une quantité prodigieuse d’or et d’argent, charriés jusque-là par les rivières et la mer ! Malgré lui, son argent augmentait encore.
— Ce paysage est le plus beau du Japon. Pourtant, je ne sais pas pourquoi cette lumière me déplaît. Si mon argent se remet à augmenter, quelle horreur ! dit Manman.
— Si cette chose est bien de l’or, nous pourrions appeler l’endroit Enoshima-Kanekura, un jeu de mots avec Kamakura, et y construire un entrepôt, répondit le commis.

XIV

À cette époque, de fortes pluies se mirent à tomber sans interruption et les rivières furent interdites au passage. Tandis que Manman séjournait dans une auberge, une lettre arriva : le riz qu’il avait acheté avait brusquement augmenté de prix à cause de ces intempéries, et il avait encore réalisé un bénéfice.
— Voilà autre chose ! Si le prix monte, il suffisait de ne pas vendre. Et voilà encore que cela me fait gagner de l’argent ! s’exclama Manman.
— Vous avez raison, mais comme les acheteurs manquent de riz, ils nous envoient de l’argent. Nous n’y pouvons rien, répondit le commis.
— Quel ennui… Un koban, quoi ! Ce jeu de mots pourrait peut-être servir, soupira Manman.

XV

Manman comprit qu’il ne parviendrait jamais à réduire sa fortune par les moyens ordinaires. Il réfléchit donc longuement. Il fit creuser les pins célèbres de Miho no Matsubara, les fit transporter jusqu’à Edo et se dit qu’une opération aussi coûteuse finirait bien par lui faire perdre son argent. Il rassembla d’abord des gens et organisa une vente aux enchères.
— Puisque l’objet reviendra à celui qui en offrira le plus, estimez-le aussi haut que possible, ordonna Manman.
— Puisqu’il s’agit d’une enchère, nous l’avons estimé de façon à faire réaliser un joli bénéfice, répondit l’homme chargé des enchères.

XVI

Dès le lendemain matin, Manman acheta des terrains à prix d’or et rassembla des ouvriers pour faire déterrer les pins. Mais, au milieu des racines, on découvrit un coffre de pierre. Lorsqu’on l’ouvrit, il était encore rempli d’or.
Manman en fut si bouleversé qu’il en eut les jambes coupées.
— Rien n’est plus pénible que l’or. Par quel mauvais destin suis-je donc à ce point lié à l’argent ? Je suis vaincu. Complètement vaincu, s’écria-t-il.
— Il reste encore deux ou trois cents coffres comme celui-là, annonça un ouvrier.

XVII

Que Manman ait eu les jambes coupées était finalement une chance : il aurait pu dépenser de l’argent en traitements. Mais il guérit presque aussitôt. Comprenant que tout était perdu, il retourna chez lui et, à l’exemple de Kinkin-sensei, fit sortir de ses coffres tout l’or et tout l’argent et ordonna qu’on les jette à la mer.
— J’ai eu bien des raisons d’en vouloir à l’argent jusqu’ici. Mais maintenant, je vais enfin pouvoir respirer, dit Manman.
— Quand tout aura été jeté, nous répandrons du sel pour purifier les lieux, ajouta sa femme.
— Il reste encore un coffre au fond, complètement intact ! Allez, tout le monde, au travail ! Jetez, jetez ! cria un ouvrier.
— Hé ! Faites attention à ne pas en répandre partout ! l’arrêta un autre.

XVIII

Lorsque tout l’or et tout l’argent eurent été jetés, Manman se réjouissait, le cœur enfin léger. Mais voilà que les richesses qu’il avait jetées se rassemblèrent en une seule masse et s’élevèrent dans les airs.
Emporté par cet élan, l’or et l’argent du monde entier se mirent à converger vers les coffres de Manman. Le spectacle était si désastreux que tous les gens de la maison durent monter sur le toit pour tenter d’empêcher l’argent d’arriver.
L’argent faisait entendre un grondement : « Oun, oun… Oun, oun… »
— C’est la première fois que j’entends l’argent gronder. Alors c’est donc cela, un grondement : oun, oun ? s’étonna un homme.
— On dirait les pompiers d’Edo courant combattre un incendie. Mais ici, c’est de l’or qui arrive, et le patron, lui, est dans un grand embarras, remarqua un autre.

XIX

L’or et l’argent que Manman avait jetés se mêlèrent à ceux du monde entier et revinrent en quantité doublée. Il devint impossible de rester chez lui. Mari et femme s’enfuirent donc ensemble et continuèrent à marcher à travers champs et montagnes, sans se soucier du chemin.
Alors ceux qui avaient autrefois emprunté de l’argent à Manman les retrouvèrent. Entre-temps, ils étaient devenus riches. Ils avaient apporté l’argent emprunté, augmenté de généreux intérêts, et ils le lui fourraient de force dans les mains.
— Nous étions venus vous rembourser le principal et les intérêts. On nous a dit que vous étiez absent, alors nous vous avons poursuivi jusqu’ici, crièrent-ils.
— C’est grâce à vous que nous sommes devenus riches. Nous demander maintenant d’oublier ce que nous vous devons serait tout de même un peu dur, ajoutèrent-ils.
— Si vous ne voulez pas accepter cet argent, nous irons jusqu’au tribunal pour vous le faire rembourser ! menacèrent-ils.
— L’argent auquel on ne trouve aucune place ne trouvera, quoi qu’on fasse, aucune place où se poser, répondit Manman.
— Vraiment, il ne faut pas épouser un homme riche, soupira sa femme.

XX

Par la suite, le couple finit par changer de conduite et retourna chez lui. Mais voilà un bien étrange divertissement pour accueillir joyeusement le Nouvel An : avoir tant d’argent qu’on n’a même plus de place où vivre.
Votre humble auteur en a presque honte.

FIN

Référence bibliographique de contrôle : 唐来参和, 『莫切自根金生木』, 天明5年 (1785), 3巻. La structure en vingt séquences et la conclusion ont été contrôlées à partir de la transcription moderne publiée en trois parties, elle-même établie à partir des images de l’exemplaire numérisé de la Bibliothèque nationale de la Diète. Le fac-similé NDL reste la référence primaire pour les lectures paléographiques.

Texte original : きるなのねからかねのなるき

Note au lecteur

Quand l’argent devient un malheur
L’Arbre qui fait pousser l’argent est une farce publiée à Edo en 1785, sous l’ère Tenmei. À première vue, le récit semble n’être qu’une suite de situations absurdes : Manman-sensei, homme immensément riche, cherche par tous les moyens à se débarrasser de sa fortune. Il prête son argent à qui le demande, dépense sans compter, joue, achète à prix extravagant, organise même les conditions d’un cambriolage. Rien n’y fait. Plus il tente de devenir pauvre, plus il s’enrichit.
Pour un lecteur d’aujourd’hui, le comique peut sembler reposer uniquement sur cette accumulation de malchances. Pourtant, la plaisanterie possède une dimension sociale qui était beaucoup plus immédiatement perceptible au public d’Edo.
Au XVIIIe siècle, les marchands et les négociants pouvaient disposer d’une fortune considérable tout en occupant une position relativement basse dans la hiérarchie sociale officielle. L’argent avait donc une puissance bien réelle, mais il ne procurait pas nécessairement le prestige ou le statut auxquels pouvaient prétendre les classes privilégiées. Cette contradiction nourrit une grande partie de la littérature et des divertissements urbains de l’époque.
Manman représente cette richesse devenue presque monstrueuse. Il possède tellement d’argent que celui-ci cesse d’être un instrument. Il ne peut plus s’en servir pour obtenir ce qu’il désire, puisqu’il désire précisément ne plus en avoir. Ses tentatives de dilapidation sont elles-mêmes absorbées par sa fortune : les courtisanes, les jeux, les achats, les voyages et même les voleurs deviennent, malgré eux, des moyens de faire revenir l’argent.
Le récit se moque ainsi d’un principe très simple : l’argent est censé permettre d’obtenir des choses ; lorsqu’il devient le but lui-même, il finit par perdre sa fonction.

Histoires oubliées ; Les femmes
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(livre à venir)

La dernière partie pousse cette idée jusqu’au renversement. Les personnes auxquelles Manman avait prêté de l’argent viennent finalement le poursuivre pour lui rendre le principal et les intérêts. Il avait cherché des emprunteurs incapables de rembourser ; il se retrouve entouré de gens qui veulent au contraire s’acquitter de leur dette. Celui qui voulait perdre son argent devient ainsi l’homme dont personne ne parvient à alléger la fortune.
La plaisanterie finale, l’argent auquel on ne trouve aucun endroit où le déposer ne trouve finalement aucun endroit où se poser, résume tout le mécanisme de la nouvelle.
Il ne faut toutefois pas chercher ici une condamnation systématique de la richesse ou un programme moral. Le kibyōshi, genre auquel appartient cette œuvre, est une littérature satirique, rapide et volontiers extravagante. Il caricature les comportements, les modes et les travers de la société urbaine contemporaine pour provoquer le rire. La nouvelle exagère donc volontairement les mécanismes de la richesse jusqu’à les rendre absurdes.
Pour le lecteur d’aujourd’hui, son idée la plus immédiate reste pourtant étonnamment familière : posséder davantage ne signifie pas nécessairement être plus libre. Lorsque la richesse devient une obsession ou une fin en soi, elle peut finir par devenir une contrainte.
C’est précisément ce renversement qui donne à cette petite farce d’Edo sa modernité inattendue.

Glossaire

Les termes sont expliqués selon leur fonction dans le récit. Les traductions privilégient la compréhension du lecteur contemporain sans effacer les références culturelles et les jeux de mots du texte.
asobi / 遊び : Jeu, divertissement ; dans le récit, peut désigner les plaisirs et dépenses auxquels Manman se livre pour dilapider sa fortune.
Benzaiten / 弁才天 : Déesse bouddhique de la musique, de l’éloquence et de la prospérité ; l’un des sanctuaires mentionnés dans les billets de loterie.
Bunsei / 文政 : Nom d’une ère japonaise. Terme conservé lorsqu’il apparaît dans les références historiques du récit.
chōnin / 町人 : Citadin des classes marchandes et artisanales d’Edo. Le terme désigne un milieu social plutôt qu’un métier précis.
Enoshima / 江ノ島 : Île et lieu de pèlerinage célèbre de la baie de Sagami, associé notamment au culte de Benzaiten.
Edo / 江戸 : Nom de l’actuelle Tokyo pendant la période du shogunat des Tokugawa (1603-1868) ; capitale politique du Japon.
Enoshima-Kanekura / 江ノ島かねくら : Calembour forgé dans le récit à partir d’Enoshima et de kanekura, avec une évocation de Kamakura et de l’argent.
kanekura / 金蔵 : Trésor, coffre-fort ou pièce où l’on conserve l’argent et les objets précieux. Le mot associe kane, « argent/or », et kura, « entrepôt ».
koban / 小判 : Grande pièce d’or ovale utilisée pendant l’époque d’Edo. Le koban représente une somme importante et devient ici l’image même de la richesse.
kōban / 講判 : Le terme peut être rencontré dans les textes anciens avec des graphies variables ; à ne pas confondre avec koban, la monnaie d’or.
Kawasaki / 川崎 : Relais important sur la route du Tōkaidō, entre Edo et Kanagawa.
Kanagawa / 神奈川 : Relais et port de la région de l’actuelle Yokohama, sur la route du Tōkaidō.
Kamakura / 鎌倉 : Ancienne capitale militaire et lieu de pèlerinage de la région de Sagami, au sud d’Edo.
Kannōji / 観音寺 : Temple dédié à Kannon, la bodhisattva de la compassion ; mentionné ici parmi les sanctuaires associés aux billets de loterie.
Kinzane-san / 金山さん : Nom employé dans un jeu de mots autour de kane, « argent/or ». Le suffixe -san est une marque de politesse.
kohada / 小鰭 : Petit poisson de mer, généralement traduit par « alose » ou « sardine japonaise » selon le contexte ; consommé notamment en sushi.
koban-iro / 小判色 : Couleur évoquant le jaune doré d’un koban.
kome / 米 : Riz ; denrée essentielle et marchandise centrale dans l’économie japonaise d’Edo.
Miho no Matsubara / 三保松原 : Célèbre pinède littorale de la péninsule de Miho, dans l’actuelle préfecture de Shizuoka, réputée pour ses pins et sa vue sur le mont Fuji.
ryō / 両 : Unité monétaire de l’époque d’Edo. Sa valeur exacte variait selon la période et le type de monnaie ; dans le récit, le ryō sert surtout à exprimer des sommes considérables.
sōka / そうか : Interjection signifiant selon le contexte « ah, je vois », « c’est donc cela » ou « voilà ». Ici, sa répétition exprime la réaction vive et comique de Manman.
shō / 升 : Unité traditionnelle de capacité, notamment pour les céréales. Dans le récit, elle sert à mesurer le riz.
sushi / 寿司 : Préparation de riz vinaigré accompagnée ou garnie de poisson ou d’autres ingrédients. Le terme apparaît dans le cri du marchand ambulant.
Tōkaidō / 東海道 : Grande route reliant Edo à Kyoto le long de la côte pacifique ; plusieurs lieux évoqués dans le récit se trouvent sur son parcours.
yamabuki / 山吹 : Corète du Japon (*Kerria japonica*), arbuste aux fleurs jaune doré. Yamabuki-iro, « couleur de yamabuki », désigne un jaune doré et peut évoquer l’or.
yamabuki-iro / 山吹色 : Jaune doré, couleur du yamabuki. Dans la littérature et les plaisanteries de l’époque, l’expression peut désigner par métaphore la couleur de l’or.
yarite / 遣手 : Femme employée dans une maison de courtisanes pour surveiller les relations avec les clients, organiser le service et encadrer les jeunes femmes.
yoshiwara / 吉原 : Quartier officiel des maisons de plaisirs d’Edo. Le récit utilise le vocabulaire et les codes sociaux de ce monde.
zōri / 草履 : Sandales traditionnelles japonaises à semelle plate, généralement portées avec des vêtements japonais.
ryōgoku / 両国 : Quartier d’Edo autour du pont Ryōgoku, connu pour ses divertissements et sa forte fréquentation.
tenjin / 天神 : Nom donné au culte de Sugawara no Michizane, divinisé comme Tenjin et associé notamment aux études ; ici, un des sanctuaires mentionnés dans la loterie.
myōjin / 明神 : Épithète honorifique appliquée à certaines divinités shintō. Dans le récit, elle apparaît dans le nom d’un sanctuaire associé à un billet de loterie.
kannō / 観音 : Kannon, bodhisattva de la compassion, figure majeure du bouddhisme japonais.

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