Le projet en psychothérapie familiale

Extrait du livre Réflexions d’un thérapeute au pays des systèmes

La psychothérapie familiale s’organise toujours autour d’un projet établi par la famille et les thérapeutes.
Rappelons la notion d’ordre en théorie des systèmes. Les actions des individus appartenant à un système sont considérées comme des « interactions ordonnées » lorsqu’elles sont adaptées au « but » du système. A partir de cette considération théorique, la mise en place du système « thérapeutes-famille » nécessite indéfectiblement de fixer des buts.
Le premier contact avec les familles, les couples ou les individus consultants nous montre que l’expression de la plainte est souvent insuffisante pour définir un but. La majorité des personnes en entretien a tendance à verbaliser ses souffrances de façon floue, générale, par des adjectifs. Ainsi, les membres d’une famille pourront dire : « On a du mal à communiquer », ou « Je ne suis pas bien dans ma peau », etc.
Bien que les thérapeutes systémiques accueillent l’expression première de la souffrance comme étant le langage spontané et propre à la famille, d’un point de vue méthodologique, ils s’imposent un travail de redéfinition des problèmes. Ce travail consiste à conduire les membres de la famille vers une communication permettant une définition précise des buts à atteindre au cours de la thérapie. Cette première partie de la thérapie familiale est fondamentale pour construire le « projet » thérapeutique.
Le but est tributaire de la définition du problème exprimée par la famille.

Redéfinition de la plainte
La redéfinition de la plainte se fait en invitant la famille à reformuler ses problèmes dans un langage qui nous permet d’obtenir une description systémique.
A partir d’une longue expérience d’entretien avec les familles, il y a trois points qui nous semblent importants à rappeler dans la méthodologie de l’entretien pour établir le projet :
– passer d’un discours se servant d’adjectifs à un langage descriptif ;
– passer d’un langage flou à un discours précis ;
– passer d’un discours « limité à l’individu » à un discours interactif.
Nous savons que les adjectifs sont des formules économiques traduisant les impressions du sujet. Quelqu’un dira : « Je suis agressif » et cet adjectif est une inférence qui lui est propre sans faire état d’une description plus détaillée. Cet adjectif ne nous permet guère de travailler dans la définition d’un but à atteindre. Nous devons alors interroger le sujet pour qu’il nous dise ce qui lui fait dire qu’il est agressif. Nous l’invitons ainsi à dépasser le stade de l’adjectif pour parvenir à une description de comportement, qui est plus opérationnelle parce qu’elle nous fournit une dimension observable par les thérapeutes et les membres de la famille.
Souvent les personnes utilisent des formulations vagues, que nous pouvons conceptualiser comme des allusions c’est-à-dire la référence à une personne, une chose ou une situation référée. Ceci produit un langage flou qui risque de rendre difficile la définition précise des objectifs de changement. Il est alors important que les thérapeutes aident les membres de la famille à préciser leurs références.
Nous constatons que les personnes ne décrivent pas leurs problèmes en termes interactifs, mais qu’elles ont tendance à se borner à la description de la conduite du patient désigné. Ainsi, par exemple, la mère dira que son fils de 11 ans, en rentrant de l’école se vautre devant le poste de télévision, sans avoir fait ses devoirs. Elle ne dira pas qu’au même moment, elle est au téléphone en train de bavarder pendant une demi-heure et qu’elle adresse la parole à son fils seulement pour lui dire de baisser le volume du poste et pouvoir continuer sa conversation ; elle ne dira pas non plus qu’au moment même où la scène se produit, le père est absent, au travail et qu’une des filles adolescentes rentre très tard le soir, etc.
Le thérapeute explore ces situations simultanées qui interagissent, pour faciliter la construction d’une description interactive nous permettant de saisir la dimension systémique, qui fait état des interactions de l’ensemble du système familial.
A l’aide de ces recours méthodologiques pendant l’entretien, nous essayons d’arriver à une définition interactive, descriptive et précise des problèmes exposés par la famille. Les objectifs de changement, constituants essentiels du projet, seront alors définis dans le système « thérapeutes-famille ».

Couverture du livre de Luis Vasquez
Réflexions d’un thérapeute au pays des systèmes

La définition du projet est une alliance entre les thérapeutes et la famille, c’est à dire un accord pour atteindre un but.
Le projet est fondamental pour définir qui participe à la thérapie, la fréquence des rencontres et d’autres aspects relatifs au cadre de travail.
Le projet est aussi indispensable pour l’élaboration secondaire des thérapeutes, c’est à dire :
– les considérations d’ordre stratégique (prescriptions, conduites d’entretien, cadre) ;
– la prise en compte des « résonances » émotionnelles entre la problématique familiale et la subjectivité des thérapeutes (par exemple, lors de l’établissement d’un projet thérapeutique pour une famille dont le père souffrait d’alcoolisme, la thérapeute stagiaire disait en réunion d’équipe : « Mon père et mon grand-père, décédés, étaient des alcooliques, je vous le fais savoir pour faciliter la compréhension de ma place dans cette thérapie. »)

Découvrir Réflexions d’un thérapeute au pays des systèmes, de Luis Vasquez

 

 

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