Le tegoi (手乞い, littéralement « lutte des mains ») est un ancien système de combat rapproché mentionné dans les deux plus anciens textes fondateurs du Japon : le Kojiki (712) et le Nihon Shoki (720). Ces chroniques constituent les premières attestations écrites du tegoi comme système d’art martial.
Selon le récit fondateur du Kojiki, le tegoi était pratiqué par les dieux shintoïstes eux-mêmes. Le texte décrit un combat décisif entre deux kami (divinités) : Takemikazuchi no Kami et Takeminakata no Kami. Dans ce combat, Takemikazuchi saisit son adversaire avec une telle aisance que le texte le décrit comme « le tenant comme un jeune roseau et le projetant » — c’est cet acte qui symbolise l’essence du tegoi : une domination basée sur la technique plutôt que la force brute.
Le Nihon Shoki rapporte le premier combat sumo historiquement documenté (bien que selon certaines sources, cet événement serait daté de 23 avant J.-C., lors du règne de l’empereur Suinin) : l’affrontement entre Nomi no Sukune et Taima no Kehaya. Ce combat, commandé par l’empereur pour déterminer qui était le plus fort entre les provinces d’Izumo et de Yamato, s’est conclu mortellement — Nomi ayant tué son adversaire. Nomi no Sukune est depuis vénéré comme le dieu ancestral du sumo au Japon.
Evolution vers le Sumo
Le tegoi a progressivement évolué en sumai-no-sechie (相撲の節会), manifestation de cour rituelle durant la période Heian (792-1192) où des lutteurs de tout le Japon se rassemblaient devant l’empereur. Cependant, contrairement au sumo moderne, il n’y avait pas de ring et les techniques restaient résolument martiales et combatives.
À partir de 868, sous le règne de l’empereur Seiwa, un changement institutionnel crucial s’opère : la supervision du sumai-no-sechie est transférée du domaine civil au Ministère de la (Hyo-bu). L’empereur Seiwa, en édit impérial, précise explicitement que « le sumai-no-sechie n’est pas une simple distraction ; c’est un moyen idéal de cultiver de véritables capacités martiales ». Cette décision transforme le tegoi en art martial institutionnalisé transmis aux gardes impériaux.
Pendant la période Kamakura (1192-1333), le sumo devient populaire parmi les guerriers bushi et son caractère combatif s’intensifie. Les techniques incluaient alors le coup de pied, le bélier frontal, le coup de poing, l’étranglement et les verrouillages articulaires — bien au-delà de la lutte rapprochée du sumo actuel.
Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Deux héritages majeurs ont préservé le tegoi jusqu’à nos jours.
Le sumo moderne (sport national au Japon)
Le sumo professionnel, qui demeure le sport national du Japon, descend en ligne directe du tegoi. Bien que ses règles aient été considérablement modifiées et humanisées (les techniques mortelles ont été progressivement interdites), le sumo garde des éléments rituels profondément enracinés dans les origines du tegoi. Le dohyo (le ring) est consacré avec des rituels shintoïstes et des symboles sacrés y sont déposés. L’organisation moderne, la Nihon Sumo Kyokai, fondée en 1927, codifie une discipline qui compte avec les traditions du sumo professionnel depuis l’époque Edo (1603-1867).
Le Daito-ryu Aiki-jujutsu (art martial)
Le second héritage du tegoi est plus discret mais tout aussi significatif : le Daito-ryu Aiki-jujutsu (大東流合気柔術), l’école martiale historiquement associée au clan Minamoto et ensuite transmise par le clan Takeda.
Selon la transmission orale du Daito-ryu, l’art remonte à Minamoto no Yoshimitsu (1045-1127), qui aurait hérité des techniques de tegoi du clan Genji et les aurait codifiées sous le nom d’Aiki-no-jutsu. Bien que les preuves documentaires de cette période lointaine soient limitées, ce qui est certain c’est que le Daito-ryu contemporain est pratiqué depuis au moins le XVIe siècle au sein du clan Takeda en tant qu’art martial secret.
Le tournant décisif intervient avec Takeda Sokaku (1859-1943), qui ouvre publiquement l’enseignement du Daito-ryu à la fin du XIXe siècle. Sokaku a enregistré environs 30 000 élèves au cours de sa vie et a formellement nommé son art « Daito-ryu Aiki-jujutsu », en le définissant explicitement comme héritier du tegoi.
L’héritage du Tegoi
L’héritage du tegoi s’étend à travers trois champs majeurs.
Sumo – Continuité Rituelle et Sportive
Le sumo moderne représente la transmission directe et ininterrompue du tegoi, adaptée au contexte sportif mais conservant ses racines rituelles shinto. Chaque match de sumo maintient vivante une chaîne remontant à plus de 1 500 ans.
Daito-ryu Aiki-jujutsu – Arts martiaux
Le Daito-ryu préserve les principes techniques du tegoi dans un cadre martial strict. Son héritage demeure limité à une transmission contrôlée via le système menkyo kaiden (licence de transmission complète). Cet art reste peu accessible en Occident mais représente une préservation quasi-archéologique des techniques martiales anciennes.
Aikido et arts martiaux modernes
Ueshiba Morihei, élève de Takeda Sokaku, a créé l’Aikido en 1942 en synthétisant le Daito-ryu avec la philosophie spirituelle. L’Aikido, désormais pratiqué par des millions de personnes mondialement, porte en lui les principes fondamentaux du tegoi — particulièrement le concept d’aiki (合気, harmonie/fusion), qui repose sur le désé quilibre de l’adversaire plutôt que sur la force brute.
Les principes du tegoi (grappling, joint locks, projections, immobilisation) ont également influencé le jujutsu moderne, le judo, et indirectement les disciplines contemporaines comme le Brazilian Jiu-Jitsu et les arts martiaux mixtes.
Principes philosophiques
À travers le sumo, le Daito-ryu et l’Aikido, le tegoi a transmis des principes fondamentaux : le yin-yang (陰陽, l’alternance plein-vide), le kuzushi (l’art de déséquilibrer), et l’aiki (l’harmonie martiale). Ces concepts restent au cœur de la philosophie martiale japonaise.
Le tegoi n’a jamais disparu — il s’est transformé.
Visible dans chaque combat de sumo, préservé dans le Daito-ryu, et universalisé à travers l’Aikido, cet ancien système de combat des dieux shintoïstes continue de façonner les arts martiaux plus de 1500 ans après ses premières attestations dans le Kojiki.


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