Tradition bouddhiste

Statue bouddhisme Japon

A certains moments les marécages du sens commun tendent à se consolider et à former des îles qui veulent se faire archipel.
Pour l’intelligence la navigation devient alors périlleuse : alors que l’on croit pouvoir progresser sans encombre, on a en fait tôt fait de s’enliser.
Tout comme d’autres grandes expressions de l’intelligence, les enseignements du Bouddha ont eux aussi subi périodiquement ces marées basses de la pensée.

Tout récemment encore, ces enseignements ont envahi les côtes de notre culture occidentale avec une ampleur qui entraîna perte de profondeur et de pureté.
La tradition bouddhiste est comme un vaste océan, ce qui a rapidement favorisé son expansion vers l’Ouest, mais cette extension en est venue à former de vastes étendues d’eau, miroitantes certes, mais peu propices à la spéculation ; y flottent fragments et débris ésotériques, ainsi que des idées réduites à des formules évocatrices ou des restes de raisonnements transformés en de maigres certitudes.
Dans ces eaux rendues incertaines par des débris de superstition et les brumes opaques d’une spiritualité prête à consommer, toute réflexion devient impossible.
Pour retrouver profondeur et clarté il est nécessaire de se soustraire à de telles marées basses, de se soustraire aux eaux peu profondes de la pensée, et de « reprendre le large ».
En ce qui concerne la tradition bouddhiste il nous faut revenir aux lieux d’origine, là où le frémissement des modes et le bruissement des bavardages sont réduits à leur plus bas niveau.
A cette fin il semble indispensable de redécouvrir et de réévaluer au mieux le centre d’où s’est propulsée la puissance rationnelle du Bouddha.

Ce n’est qu’en ce sens qu’il est légitime de procéder à cette association insolite entre « les Lumières » et « l’illumination ».
Pour que cette association soit toutefois le moins arbitraire possible, il nous faut apporter quelques précisons.
Si on remonte à la racine linguistique et conceptuelle de ces deux termes, ce n’est pas tant la racine lux – qui dénote une réalité, un fait – qui retiendra notre attention que la racine lumen en ce qu’elle dénote un processus, une activité : celle de porter la lumière, d’illuminer, de faire la clarté.
Pour fournir des exemples connus pris dans une tradition qui nous est plus proche, il suffira de se souvenir de l’usage qu’en fait Cicéron lorsqu’il écrit « vos denique in tantis tenebris erroris et inscientae clarissimum lumen praetilistis menti meae », ou encore de l’usage qu’en fait Lucrèce lorsqu’il écrit « dictis quibus et quo carmine demum clara tuae possim praepandere lumina menti / res quibus occultas penitus conversere possist ».
Ce n’est pas au mouvement intellectuel et culturel caractéristique du XVIIIe siècle européen que le terme lumières fait ici référence ; il s’agit plutôt de cette capacité à faire la lumière que possède tout homme doué d’une raison autonome.
En ce sens la définition qu’en donne Kant demeure toujours aussi exemplaire et capitale :
« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité à se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. »

C’est en ce sens également qu’il faut comprendre le mot bodhi : dans la tradition bouddhiste ce terme indique le sommet au bout du chemin de la libération de l’ignorance, chemin que l’homme est en mesure de se construire pour lui même puis de suivre.
Bodhi, littéralement éveil, indique pour la raison la sortie du sommeil, et parallèlement, indique que cette sortie est possible pour tout homme, sans que soit nécessaire l’intervention d’une quelconque puissance extérieure et supérieure, sans que soit nécessaire une « illumination » venue de l’extérieur et du haut. Une autre raison rend le terme « éveil » préférable à « illumination » : « éveil » marque le commencement d’un processus d’éclaircissement virtuellement sans limite ; il n’évoque pas une clarification statique advenue entièrement une fois pour toute. De même que découvrir l’autonomie de la pensée n’est pas contemporain de son utilisation effective, de même découvrir notre « bouddhité » – notre capacité à l’éveil – ne coïncide pas sur-le-champ avec l’illumination qui en découle…

Les lumières et l’illumination

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Tout récemment, les enseignements du Bouddha ont envahi les côtes de notre culture occidentale avec une ampleur qui entraîna perte de profondeur, de pureté, pour devenir de vastes étendues d’eau, miroitantes certes, mais peu propices à la spéculation, où flottent fragments et débris ésotériques, quelques idées réduites à des formules évocatrices, et des restes de raisonnements transformés en de maigres certitudes.

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Les lumières et l’illumination

Giangiorgio Pasqualotto

Traduction : Bruno Mancini
Sortie : Février 2010
Isbn : 978-2-915384-12-3
Tarif : 16€

 

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