Les emakimono, ou emaki, représentent une forme d’art narrative japonaise unique, dont l’influence s’étend jusqu’aux mangas contemporains. Ces rouleaux peints constituent un héritage artistique majeur du Japon, témoignant de l’évolution des techniques picturales et narratives à travers les siècles.
Définition et caractéristiques des emakimono
L’emaki (絵巻, littéralement « rouleau peint ») ou emakimono (絵巻物) est un système de narration horizontale illustrée japonais. Cette forme d’art combine calligraphies et illustrations sur de longs rouleaux de papier ou de soie pouvant mesurer plusieurs mètres. Le lecteur déroule progressivement le rouleau, découvrant l’histoire séquentiellement selon son rythme propre, créant ainsi une expérience narrative immersive.
L’expérience de lecture d’un emakimono est particulière : il faut dérouler le rouleau de gauche tout en réenroulant celui de droite, ce qui permet de ne voir qu’une partie de l’histoire à la fois. Cette méthode de lecture, de droite à gauche, constitue une caractéristique fondamentale qui sera plus tard reprise dans les mangas modernes.
Ces œuvres représentent un genre narratif proche du livre, permettant de développer des histoires romanesques, épiques ou d’illustrer des textes et légendes religieuses. Pleinement ancrées dans le style yamato-e (peinture japonaise traditionnelle), ces œuvres sont avant tout un art du quotidien centré sur l’humain et les sensations véhiculées par l’artiste.
Thèmes et sujets des emakimono
Les emakimono abordent une grande variété de thèmes qui reflètent la culture et les préoccupations de l’époque :
- Récits religieux bouddhiques
- Histoires de batailles et récits historiques
- Romances et contes populaires
- Légendes folkloriques
- Caricatures d’animaux et d’humains
Le contenu thématique des emakimono s’est diversifié au fil du temps, commençant par des sujets majoritairement religieux avant d’embrasser des récits plus variés touchant à tous les aspects de la vie japonaise.
Origines et développement historique
Influences chinoises et coréennes
Les origines des emakimono remontent à l’époque de Nara (710-794) au Japon. Les premiers spécimens étaient des adaptations de rouleaux venus de Chine et de Corée, importés par les moines bouddhistes. Ces rouleaux chinois, appelés gakan, ont servi de modèles initiaux aux artistes japonais.
À leurs débuts, les emakimono servaient principalement de support pour véhiculer les idées du bouddhisme, reflétant ainsi leur fonction initialement religieuse et didactique.
Développement d’un style japonais distinctif
Si les premiers rouleaux enluminés japonais datent du VIIIe siècle et sont essentiellement des copies d’œuvres chinoises, les emaki de goût proprement japonais apparaissent à partir du Xe siècle à la cour impériale de Heian. Ces œuvres se développent particulièrement parmi les dames de l’aristocratie qui menaient une vie raffinée et recluse, consacrant leur temps aux arts comme la poésie, la peinture, la calligraphie et la littérature.
Malheureusement, aucun emaki de l’époque de Heian n’a survécu jusqu’à nos jours. Les plus anciens chefs-d’œuvre qui nous sont parvenus datent des XIIe et XIIIe siècles, durant la période de Kamakura, considérée comme l’« âge d’or » des emaki.
L’âge d’or des emakimono
Durant l’époque de Kamakura, les techniques de composition atteignent leur maturité et les sujets deviennent plus variés qu’auparavant, abordant l’histoire, la religion, les romances, les contes, et bien d’autres thèmes. Les principaux mécènes qui patronnent la création des emaki sont alors les aristocrates et les temples bouddhiques.
C’est durant cette période que sont créés certains des emakimono les plus célèbres, comme le « Chōjū-jinbutsu-giga » (Caricatures d’animaux et de personnes) et le « Ban Dainagon Emaki ».
À partir du XIVe siècle, le genre des emaki devient plus marginal, cédant la place à d’autres formes artistiques, tout en continuant d’influencer l’art japonais jusqu’à nos jours.
Artistes majeurs et œuvres emblématiques
Toba Sōjō et le Chōjū-jinbutsu-giga
Parmi les artistes qui ont marqué l’histoire des emakimono, Toba Sōjō (1053-1140) occupe une place prépondérante. Ce moine bouddhiste est généralement considéré comme l’auteur d’au moins deux des quatre rouleaux du « Chōjū-jinbutsu-giga ». Ces rouleaux, peints entre les périodes Heian et Kamakura, représentent des animaux et des humains jouant à divers jeux dans un style caricatural élégant.
Le « Chōjū-jinbutsu-giga » est particulièrement remarquable pour son style graphique fluide et expressif, et sa manière humoristique de représenter des animaux anthropomorphisés, ce qui en fait un précurseur lointain des mangas modernes.
Tokiwa Mitsunaga et le Ban Dainagon Emaki
Un autre artiste majeur est Tokiwa Mitsunaga, décrit comme un « peintre de génie » qui a produit le « Ban Dainagon Emaki » sous le patronage de l’empereur Go-Shirakawa, fervent amateur d’emaki, à la fin de la période Heian.
Le « Ban Dainagon Emaki », composé de trois volumes (supérieur, moyen et inférieur), est considéré comme un chef-d’œuvre du genre. Il dépeint avec une grande puissance narrative diverses scènes, depuis l’incendie de la porte Otenmon jusqu’aux représentations émouvantes des épouses éplorées de la famille Ban, illustrant toute la gamme des émotions humaines.
Autres œuvres significatives
D’autres emakimono célèbres témoignent de la richesse et de la diversité de cet art :
- Les « Kusouzu » (Contemplation des neuf étapes de la décomposition) : Ces rouleaux d’inspiration bouddhique illustrent les neuf phases de décomposition d’un corps, de la mort à la dissolution complète, servant d’outil méditatif sur l’impermanence.
- Le « Genji Monogatari Emaki » : Ces rouleaux illustrent les 54 chapitres du Dit du Genji, œuvre majeure de la littérature japonaise. Le plus ancien exemplaire conservé, trésor du musée d’art Tokugawa, constitue un témoignage essentiel pour comprendre les racines des emakimono.
- L' »Obusuma Saburō ekotoba » : Datant de l’époque Kamakura, il raconte l’histoire de deux frères appartenant à la classe des bushi (guerriers) de la province de Musashi, illustrant le contraste entre leurs caractères et modes de vie.
L’héritage des emakimono dans l’art japonais
Transition vers d’autres formes artistiques
À partir du XIVe siècle, bien que les emakimono deviennent moins prédominants, leur influence s’étend à d’autres formes artistiques japonaises. Les techniques narratives et visuelles développées dans les emaki se retrouvent dans les estampes ukiyo-e et les livres illustrés kusazōshi de la période d’Edo.
Les estampes ukiyo-e (signifiant « images du monde flottant »), initialement dépourvues de texte, émergent avec les changements sociaux apportés par le régime Tokugawa, lorsque la bourgeoisie prend la place de l’aristocratie. Ces estampes abordent de nouveaux thèmes plaisants à cette nouvelle classe sociale : les jolies femmes, les scènes érotiques, le kabuki, le sumo, le fantastique (yōkai) et les paysages.
Les emakimono et la naissance du manga moderne
La filiation entre les emakimono et les mangas modernes est souvent évoquée par les historiens de l’art. Les deux formes partagent certaines caractéristiques fondamentales : la narration séquentielle, la combinaison de texte et d’image, et le sens de lecture de droite à gauche.
Après la Seconde Guerre mondiale, sous l’influence américaine, les mangakas développent un nouveau style narratif graphique. Parmi eux, Osamu Tezuka, surnommé « Dieu du Manga » au Japon, révolutionne le genre en s’inspirant du cinéma pour créer un style dynamique qui pose les bases du manga moderne.
Son œuvre « Shin takarajima » (La Nouvelle Île au trésor), publiée en 1947, est considérée comme le premier manga moderne, établissant ainsi un pont entre la tradition séculaire des emakimono et l’art contemporain de la bande dessinée japonaise.

Conclusion
Les emakimono représentent un art narratif japonais d’une grande richesse, dont les origines remontent au VIIIe siècle avec des influences chinoises et coréennes. À travers les siècles, cet art s’est développé pour acquérir des caractéristiques distinctement japonaises, atteignant son apogée durant la période de Kamakura sous l’impulsion d’artistes comme Toba Sōjō et Tokiwa Mitsunaga.
Si les emakimono ont perdu de leur prédominance à partir du XIVe siècle, leur héritage continue de vivre à travers diverses formes artistiques japonaises, notamment les estampes ukiyo-e et, plus récemment, les mangas. La narration séquentielle, l’association texte-image et le sens de lecture de droite à gauche sont autant d’éléments que les mangas modernes ont hérité de cette tradition ancestrale.
Les emakimono témoignent ainsi de la continuité et de l’évolution de l’art narratif japonais à travers les âges, constituant un chaînon essentiel dans la compréhension de l’histoire culturelle du Japon et de ses expressions artistiques contemporaines.


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