Genroku Chushingura, partie 2

La vengeance des 47 rônins de Kenji Mizoguchi

La vengeance des 47 rônins de Kenji Mizoguchi, suite

Des héros Mizoguchiens

Mizoguchi centre l’histoire sur Oishi qui se sacrifie au nom de l’honneur : sa femme le quitte car elle lui reproche sa vie dissolue et son manque d’envie de vengeance, les ronins douteront à leur tour. La traversée solitaire du héros abandonné de tous est toutefois sanctifiée par son succès final alors que les héroïnes de Mizoguchi n’ont strictement rien à gagner en échange de leur sacrifice.

Mizoguchi s’intéresse aussi à deux personnages secondaires. Le jeune ronin sukuyamon qui est reçu par un ronin de rang supérieur avec lequel il se montre insolent et refuse de boire (« avec vous le saké perdrait toute saveur ») lui dit-il et qui rejette sèchement la vengeance. Par sa méfiance envers les puissants, il préfigure le personnage du héros sacrilège.

La jeune fille qui veut revoir celui qu’elle aime donne une intensité mélodramatique au film. Son suicide final en signe de détresse la rattache à la thématique de la condition de la femme, condamnée par la société et par la force des choses. Elle annonce Osan dans Les amants crucifiés d’après Monzaemon Chikamatsu.

Esthétique proche de la peinture sur rouleau qui reste loin des corps et des visages. C’est à l’architecture du plan, à la composition du cadre, au jeu des attitudes de faire ressentir la tension dramaturgie, voir les sentiments des personnages. Utilisation de la technique du toit arraché en extérieur et des obliques des panneaux décoratifs à l’intérieur pour géométriser l’espace.

La genèse de l’œuvre

Le 1er octobre 1939, deux ans après l’entrée en guerre du Japon contre la Chine, s’ajoute une censure avant-tournage à l’existence d’une censure après tournage : si un projet n’a pas l’agrément du gouvernement, il est interdit d’en commencer la réalisation.

Film de propagande mettant en scène de fidèles guerriers qui prêtent serment à leur chef, s’engagent à son service et lui vouent une obéissance sans limites même si la mort en est le prix ,les 47 ronins est aussi un film à gros budget. ON en donne la direction à Mizoguchi qui est un cinéaste confirmé avec 64 films derrière lui et qui a réalisé en 1938 deux films patriotiques A le pays natal et La chanson de la caserne.

Mizoguchi bénéficie de moyens considérables : les décors du palais du shogun et la fameuse galerie des pas où a lieu l’assaut au sabre. Il n’a par contre pas le choix de matériau littéraire : ce sera une adaptation du cycle de 10 pièces du dramaturge Seika Mayama écrites entre 1934 et 1941. En 1941, une troupe de Kabuki obtient un grand succès en présentant le cycle complet des dix pièces, Mizoguchi engagera ces acteurs.

La 1ere partie sort en salle une semaine avant l’attaque de Pearl Harbor et rencontre peu de succès. On entreprend quand même la seconde partie en demandant à Mizoguchi, adepte des grands mouvements de grue et des plans longs, de se rapprocher de ses acteurs et de découper davantage ses scènes ce qu’il fera.

Les 47 ronins au sein de la tradition japonaise

Basée sur un fait réel entre 1701 et 1703, l’histoire des 47 ronins a fait l’objet de multiples transpositions sous formes de romans, pièces de kabuki et séries télévisées. Elle est devenue le fondement de l’éthique japonaise partagée entre le devoir, obligation morale envers la société, et le sentiment personnel.

Les adaptations

A partir de 1603, interdiction de faire des pièces contemporaines susceptibles de réanimer les guerres féodales et donc obligation d’un contexte historique préexistant au XVIIème.

En 1703, l’histoire est appelée Akogishi ou l’histoire des fidèles d’Ako du nom de la province du seigneur Asano.

12 jours après le suicide, en février 1703, interdiction d’une pièce de kabuki pour trouble à l’ordre public par crainte que le public de commerçants ne fasse le lien avec les évènements récents. Inspiré du Dit des soga fin XII : deux frères qui vengent le meurtre de leur père. Le meurtrier n’étant autre que leur oncle.

En 1706, Chikamatsu Monzaemon (1653-1724) ose la première adaptation. Il change les noms et la transpose au XIVème siècle. Son Goban Taiheikii frappe par ses similitudes avec l’histoire récente des ronins. Attaque surprise la nuit, tête coupée de l’ennemi emportée dans un linge sur la tombe de celui qui a péri par sa faute. Chikamatsu ajoute un détail déterminant contraire à la vérité historique : le clan Asano est restauré et son fils appelé à le diriger. Cela devient un sacrifice utile qui permet au clan de retrouver sa place sociale, non seulement pour l’honneur

La première grande adaptation est celle de Takeda Izumo en 1748 : Le Genroku Chûshingura (Chûshingura signifie le trésor des vassaux fidèles ou le trésor des loyaux samouraïs) tandis que Genroku est le nom de la période, de 1680 à 1709, où le Japon (sous l’Ere Edo, commencée en 1603) est gouverné par Tudikawa Sahanoschi, le cinquième shogun. Supprime la fin de Chikamatsu Monzaemon qui fausse la portée de la vengeance des ronins

George Soulié de Morant, en 1927, base son récit sur le témoignage du seul survivant, mort en 1767 à 81 ans. Il avait 16 ans à l’époque et sera le seul épargné par la sentence du shogun afin d’entretenir les tombes de ses amis.

Entre 1934 et 1941, le dramaturge Seika Mayama écrit un cycle de 10 pièces duquel partira Mizoguchi.

85 adaptations au cinéma, la première en 1907 avec deux importantes en 1928 et 1939.

Le sens

Le trésor des loyaux samouraïs ou les 47 ronins dit toute son ambiguïté. Samouraï signifie « se tenir à coté », servir garder. Il désigne un guerrier professionnel appartenant à la caste militaire des bushis, attaché à un seigneur, ou daimyô, propriétaire d’un fief. Un samouraï déchu, il peut l’être pour de multiples raisons est appelé Ronin, c’est à dire homme flottant au gré du vent ou homme de la vague c’est à dire un guerrier sans attaches, un samouraï errant.

Habituellement les ronins se vendent soit par conviction Les sept samouraïs, par opportunisme, Yosimbo, par nécessité de survie, Zatoichi.

Ici malgré leur apparence déchue, les ronins sont par leur courage, leur héroïsme exemplaire, leur discipline collective, leur souci de procéder dans les règles, l’incarnation du code de l’honneur, celui ou bushido, le code d’honneur du guerrier et l’illustration exemplaire de l’honneur du samouraï (voir L’Hagakuré écrit entre 1710 et 1717 par Jocho Yamamoto, un samuraï. Le manuscrit a été préservé jalousement par le clan des Nabeshima, pendant plus de 150 ans. Le public japonais n’y aura accès qu’au début du 20e siècle).

L’histoire pointe les contradictions politiques de son temps. Lors de la première période féodale de la fin du XIIeme siècle à la fin des guerres civiles en 1600, la vengeance était un droit et une obligation absolue pour tout samouraï. Lorsque le 1er shogun arrive au pouvoir en 1603, même s’il s’agit d’un gouvernement militaire, il réaménage ce droit afin de garantir la paix de son pays car une vengeance peut se transformer en rébellion armée et dégénérer en conflit entre clans et seigneurs source des récentes guerres civiles.

A partir de l’ère Edo, le pouvoir peu autoriser après enquête, le samouraï à se faire justice lui-même si un membre de son clan a été blessé dans son intégrité morale ou physique à condition que l’offenseur soit loyalement prévenu. Les 47 ronins transgressent ce code car la vengeance n’est pas autorisée et Kira n’est pas prévenu. Toutefois elle atteint son but : la sentence du shogun destitue le clan de Kira et prive son fils de la succession.

Genroku chushingura

Premier grand film historique de kenji Mizoguchi, beaucoup moins mouvementé toutefois que ses chefs-d’œuvre des années 50 : L’intendant Sansho (1954), L’impératrice Yang-Kwei-fei (1955), Le héros sacrilège (1956) voir même La vie d’Oharu femme galante (1952), Les contes de la lune vague après la pluie (1953) ou Les amants crucifiés (1954).
Avec : Yoshizaburo Arashi (Takuminokami Asano), Utaemon Ichikawa (Tsunatoyo Tokugawa), Daisuke Katô (Fuwa Kazuemon), Chojuro Kawarasaki (Kuranosuke Oishi), Kunitaro Kawarazaki (Jurozaemon Isogai), Seizaburô Kawazu (Etchumori Hosokawa), Mantoyo Mimasu (Kozunosuke Kira), Mitsuko Miura (Yosenin, la femme d’Asano), Kanemon Nakamura (Sukeimon Tomimori), Mieko Takamine (Omino, la fiancée d’Isogai).
Durée : 2h21.

Article original : http://www.cineclubdecaen.com/realisat/mizoguchi/47ronins.htm

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