Kaihime, figure emblématique du Japon féodal de la fin du XVIe siècle, est restée dans l’histoire comme l’une des rares femmes guerrières ayant activement participé à des batailles. Sa beauté légendaire, couplée à ses aptitudes martiales exceptionnelles, ont fait d’elle une figure fascinante de la période Sengoku. Connue pour son courage lors du siège du château d’Oshi, cette femme remarquable a transcendé les contraintes de son époque pour s’illustrer sur le champ de bataille avant de devenir concubine du grand unificateur du Japon.
Origines et lignée familiale
Née en 1572 (an 3 de l’ère Genki) dans la province de Musashi, district de Saitama, Kaihime (甲斐姫) était la fille aînée de Narita Ujinaga, seigneur du château d’Oshi. Sa mère, dont le nom n’est pas précisé dans les sources, était la fille de Yura Narishige, seigneur du château de Kanayama dans la province de Kozuke. Cette ascendance maternelle s’avéra déterminante dans la formation du caractère guerrier de Kaihime.
En effet, l’héritage martial de Kaihime était profondément ancré dans sa lignée maternelle. Sa grand-mère maternelle, connue sous le nom de Myoin-ni, était elle-même une femme exceptionnelle qui, à l’âge remarquable de 71 ans, avait dirigé la défense du château de Kanayama lorsque celui-ci fut attaqué par les forces du clan Hojo en 1584. Les sources indiquent également que la mère de Kaihime excellait dans les arts martiaux, suggérant ainsi une transmission matrilinéaire des compétences guerrières.
Le parcours de Kaihime fut cependant marqué par une rupture familiale précoce. En 1573, alors qu’elle n’avait que deux ans, ses parents se séparèrent suite à la détérioration des relations entre les clans Narita et Yura. Cette séparation eut pour conséquence de la priver de la présence maternelle, mais elle fut ensuite élevée par la seconde épouse de son père, la fille d’Ota Suketada.
Formation et développement d’une guerrière
Une éducation non conventionnelle
Malgré l’absence de sa mère biologique, Kaihime bénéficia d’un environnement familial favorable. Les sources indiquent qu’elle entretenait de bonnes relations avec sa belle-mère ainsi qu’avec ses demi-sœurs Makihime et Atsuhime. Cette harmonie familiale a probablement contribué à son développement personnel.
Les chroniques de l’époque ne détaillent pas explicitement la formation reçue par Kaihime, mais plusieurs éléments suggèrent qu’elle reçut une éducation peu commune pour une femme de son temps. Sa formation incluait visiblement :
1. L’apprentissage des arts martiaux, avec une maîtrise particulière de la naginata (hallebarde japonaise)
2. L’étude de la stratégie militaire et des principes de commandement
3. Une formation intellectuelle étendue, lui conférant une érudition remarquable
Cette éducation exceptionnelle a fait d’elle une femme accomplie tant sur le plan martial qu’intellectuel. À 19 ans, Kaihime était non seulement reconnue pour sa beauté exceptionnelle, étant décrite comme « la plus belle femme de l’est du Japon », mais également pour ses compétences guerrières.
L’influence familiale
Si les sources ne mentionnent pas explicitement qui autorisa ou encouragea Kaihime à devenir une guerrière, plusieurs éléments contextuels permettent d’éclairer cette question :
1. L’héritage maternel : avec une mère et une grand-mère elles-mêmes versées dans les arts guerriers, Kaihime disposait de modèles féminins forts
2. Le contexte familial : le fait que son père n’ait pas eu de fils peut expliquer qu’il ait permis à sa fille aînée de développer des compétences traditionnellement masculines
3. L’époque turbulente : la période Sengoku (États en guerre) exigeait parfois que les femmes de la classe guerrière soient capables de défendre leur domaine
Les chroniques contemporaines rapportent d’ailleurs ce jugement significatif : « si elle avait été un homme, elle aurait restauré la maison Narita et serait devenue célèbre dans tout le pays ». Cette remarque témoigne à la fois de ses capacités exceptionnelles et des limitations imposées par son genre dans la société japonaise de l’époque.
L’entrée dans l’histoire : le siège du château d’Oshi
Un contexte historique décisif
C’est lors du siège du château d’Oshi en 1590, pendant la campagne d’Odawara menée par Toyotomi Hideyoshi, que Kaihime entra véritablement dans l’histoire. Alors que son père, Narita Ujinaga, avait rejoint les forces du clan Hojo au château d’Odawara, le château d’Oshi se retrouva sous la direction de Narita Yasusue.
Le 5 juillet 1590, une imposante armée d’environ 23 000 hommes dirigée par Ishida Mitsunari et d’autres généraux de Hideyoshi encercla le château d’Oshi, défendu par seulement 3 000 personnes, dont 500 soldats. Face à cette disproportion de forces, la situation semblait désespérée pour les défenseurs.
Une intervention héroïque
Durant le siège, le commandant Narita Yasusue tomba malade et mourut, créant un moment de crise pour les défenseurs. C’est à ce moment critique que Kaihime révéla ses qualités exceptionnelles. Suivant les dernières volontés de Yasusue, elle contribua à faire nommer Narita Nagachika comme nouveau commandant, puis prit elle-même une part active à la défense du château.
Le moment le plus emblématique de sa carrière militaire survint lorsque les forces de Hideyoshi, renforcées par les troupes d’Asano Nagamasa, lancèrent un assaut majeur contre le château. Voyant que les assaillants étaient sur le point d’atteindre le donjon principal, Kaihime :
1. Revêtit une armure complète et un casque
2. S’arma de l’épée légendaire de la famille Narita, nommée « Amakuni » (Trancheuse de vagues)
3. Prit la tête d’une force de 200 cavaliers
4. Lança une contre-attaque décisive qui repoussa les forces ennemies
Les récits indiquent qu’elle aurait personnellement vaincu plusieurs commandants ennemis lors de cette sortie. Cette prouesse militaire impressionna même ses adversaires et contribua significativement à la résistance exceptionnelle du château d’Oshi face aux forces de Hideyoshi.
Une stratégie ingénieuse
Si la bravoure personnelle de Kaihime fut remarquable, la défense du château d’Oshi bénéficia également d’un avantage naturel exploité intelligemment. Le château, construit sur un terrain marécageux, était naturellement adapté pour résister aux sièges.
Lorsque les forces de Hideyoshi tentèrent d’employer la tactique de « l’attaque par l’eau » en construisant une digue (connue sous le nom de « digue d’Ishida ») pour inonder le château, cette stratégie se retourna contre eux. Le terrain étant déjà marécageux, l’inondation eut peu d’effet sur les défenseurs, et la digue finit par céder, causant de lourdes pertes dans les rangs des assaillants. Certaines sources suggèrent que les défenseurs, possiblement sous la direction de Kaihime, avaient délibérément saboté la digue pendant la nuit.

Destin après le siège et vie à la cour
De l’adversaire à la concubine
Malgré l’héroïque défense du château d’Oshi, le sort de la guerre fut scellé par la reddition du clan Hojo à Odawara. Sur ordre de son père, Kaihime dut finalement rendre le château d’Oshi, ce qu’elle fit avec dignité.
La réputation de beauté et de bravoure de Kaihime parvint jusqu’aux oreilles de Toyotomi Hideyoshi lui-même, qui, impressionné par ses prouesses guerrières, la prit comme concubine. Ce retournement de situation illustre bien les complexités politiques de la période Sengoku et la capacité d’adaptation nécessaire à la survie.
En utilisant sa position d’influence auprès de Hideyoshi, Kaihime parvint à faire restaurer partiellement la fortune de sa famille. Grâce à son intercession, son père Narita Ujinaga fut nommé seigneur de Karasuyama dans la province de Shimotsuke, avec un revenu de 20 000 koku.
Relations à la cour et dernières années
Les sources indiquent que Kaihime entretenait de bonnes relations avec Yodo-dono (Chacha), la concubine principale de Hideyoshi, et qu’elle servit même comme garde du corps personnel du dirigeant, un rôle qui témoigne à nouveau de ses compétences martiales exceptionnelles et de la confiance qu’elle inspirait.
Après la mort de Hideyoshi et durant les sièges d’Osaka (1614-1615), Kaihime parvint à survivre grâce à l’intercession de Sen-hime (la petite-fille de Hideyoshi et épouse de Tokugawa Hidetada). Elle se retira ensuite avec sa nièce, qui était également concubine de Hideyoshi, au temple Tokei-ji à Kamakura, où elles prirent toutes deux les vœux de nonne.
Conclusion
Kaihime représente une figure exceptionnelle dans l’histoire japonaise. Née dans une famille de guerriers, mais dans une société profondément patriarcale, elle parvint néanmoins à développer et à démontrer des talents guerriers remarquables. Son parcours illustre comment certaines femmes, dans des circonstances particulières et avec un lignage approprié, pouvaient transcender les limitations de genre imposées par leur époque.
La défense du château d’Oshi constitue l’apogée de sa carrière militaire et témoigne non seulement de son courage personnel mais aussi de ses compétences tactiques. Sa capacité à s’adapter aux changements politiques, en passant du statut d’adversaire à celui de concubine influente, démontre également son intelligence stratégique au-delà du champ de bataille.
Si la date exacte de sa mort reste inconnue, l’héritage de Kaihime perdure comme un rappel que les femmes ont également joué des rôles actifs et parfois déterminants dans l’histoire militaire et politique du Japon féodal. Son histoire, préservée dans les chroniques japonaises, continue d’inspirer par l’exemple d’une femme qui refusa d’être limitée par les conventions de son temps.


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