Onna-musha : femmes samouraïs

Onna musha

Les onna-musha, femmes samourais, étaient formées au maniement des armes pour défendre leur foyer, leur famille et l’honneur de leur clan en période de conflit.

Onna-musha (女武者) est un terme désignant les guerrières du Japon pré-moderne, membres de la classe des bushi (guerrières). Elles étaient entraînées au maniement des armes pour protéger leur foyer, leur famille et leur honneur en temps de guerre ; nombre d’entre elles combattaient aux côtés des samouraïs.

Définition, mythes et réalité des Onna-musha

Le concept de guerrier samouraï est traditionnellement associé à une figure exclusivement masculine. Pourtant, l’histoire du Japon pré-moderne révèle la présence d’une classe de femmes guerrières, les onna-musha (女武者). Ces femmes, membres de la classe bushi, étaient formées au maniement des armes pour défendre leur foyer, leur famille et l’honneur de leur clan en période de conflit. Bien que le terme onna-musha soit souvent utilisé de manière interchangeable avec onna-bugeisha (女武芸者), ce dernier met davantage l’accent sur les femmes qui pratiquaient les arts martiaux, signalant un glissement du rôle de combattant sur le champ de bataille à celui de gardienne du foyer.

Une confusion populaire erronée associe parfois les onna-musha aux geisha. Il est essentiel de souligner la distinction fondamentale entre ces deux rôles. Tandis qu’une maiko ou une geisha se consacrait aux arts  raffinés tels que la danse, le chant ou la cérémonie du thé, les onna-musha s’illustraient par une discipline rigoureuse et un entraînement intensif aux arts de la guerre. Leurs valeurs s’alignaient sur le bushido (武士道), le code d’honneur des samouraïs, qui prônait des vertus cardinales telles que le courage, la rectitude, la maîtrise de soi et le mépris de la mort. L’existence même de ces guerrières met en lumière un contre-pied  des valeurs de délicatesse et de raffinement souvent attribuées aux femmes dans l’imaginaire collectif japonais, prouvant que ces qualités n’étaient pas universelles.

L’étude des onna-musha est cependant complexe, car la distinction entre les faits historiques et les récits légendaires est souvent floue. Des figures comme Tomoe Gozen ont été si largement romancées dans les épopées orales et la littérature qu’il est devenu difficile de séparer la réalité de la fiction. Le présent rapport s’efforcera de démêler ces éléments en s’appuyant sur les découvertes archéologiques et les chroniques de l’époque, tout en reconnaissant l’importance culturelle et la puissance symbolique des figures légendaires.

Le rôle et l’évolution des femmes guerrières dans l’histoire japonaise

L’existence des femmes guerrières au Japon a évolué de manière significative à travers les différentes périodes de l’histoire, leur rôle étant directement influencé par le contexte social et politique.

L’ère féodale (périodes Heian et Kamakura) : les pionnières

Les premières onna-musha documentées remontent aux périodes Heian et Kamakura, où elles étaient des défenseures essentielles de leur famille et de leur clan. Elles suivaient un entraînement aussi rigoureux que leurs homologues masculins et étaient reconnues pour leurs prouesses martiales. C’est à cette époque qu’émerge l’une des figures les plus célèbres, Tomoe Gozen, qui a participé à la guerre de Genpei (1180-1185), un conflit majeur entre les clans Minamoto et Taira. Son rôle illustre la participation active des femmes de la classe bushi sur les champs de bataille.

L’ère Sengoku : apogée de l’engagement féminin

La période Sengoku (XVe-XVIIe siècles), marquée par une instabilité politique et des guerres civiles constantes, a vu une recrudescence de la participation féminine au combat. L’anarchie de cette ère a rendu la défense du foyer un impératif de survie, poussant de nombreuses femmes à prendre les armes. On trouve plusieurs exemples de femmes devenues des chefs de guerre ou des combattantes actives, telles que Kaihime, qui a défendu le château d’Oshi, Myōrin, qui a inspiré une résistance contre les forces de Shimazu, ou encore Ikeda Sen, qui a mené une unité de 200 femmes mousquetaires.

L’idée que les femmes guerrières étaient une rareté absolue est contredite par les découvertes archéologiques. Des fouilles sur des sites de batailles éloignés des châteaux ont révélé que jusqu’à 30% des restes de corps de combattants appartenaient à des femmes. Ces preuves matérielles soulignent que la participation féminine aux conflits n’était pas une exception anecdotique, mais une réalité souvent non documentée par les chroniques officielles, qui tendaient à se concentrer sur les hauts faits des hommes.

Déclin et « domestication » à l’ère Edo

L’avènement du shogunat Tokugawa au début du XVIIe siècle a marqué le début d’une longue période de paix relative. Le rôle de l’onna-musha a alors décliné de manière significative. Sous l’influence grandissante du néo-confucianisme, une philosophie d’origine chinoise, la société japonaise a redéfini et restreint le statut des femmes. Leurs devoirs se sont recentrés sur le foyer et le rôle de génitrice, tandis que les hommes samouraïs devenaient des bureaucrates ou des agents de police. Le concept d’une femme guerrière n’était plus considéré comme acceptable, et la relation entre époux se modifiait, les femmes étant soumises à leur mari.

Le paradoxe de cette époque est que si leur rôle militaire actif a diminué, leur formation aux arts martiaux a perduré. Le naginata, leur arme emblématique, était même souvent incluse dans la dot des femmes nobles. L’entraînement martial est ainsi passé d’un impératif de survie à un moyen de discipline personnelle et de protection du foyer contre les maraudeurs. Cette transition montre que les vertus du bushido, bien que redéfinies, n’ont pas disparu mais ont été intégrées à la vie domestique. La liberté de rôle des femmes dans l’histoire japonaise semble ainsi avoir été, dans une certaine mesure, une conséquence directe de  l’anarchie et de l’instabilité des époques précédentes.

Le retour éphémère : La guerre de Boshin

La fin de l’ère samouraï a été marquée par un dernier sursaut des femmes guerrières. Lors de la guerre de Boshin en 1868, Nakano Takeko, une femme du clan Aizu, a mené un corps de femmes, la Jōshitai (娘子隊, l’« Armée des Filles »), contre une force impériale de 20 000 soldats. Cet événement représente le chant du cygne des onna-musha et symbolise la fin de l’ère samouraï.

Armes et stratégies des Onna-musha

Les onna-musha étaient formées à diverses disciplines martiales, mais une arme en particulier est devenue leur symbole : le naginata.

Le naginata : symbole et arme de prédilection

Le naginata (なぎなた), une arme d’hast avec une lame incurvée à son extrémité, est l’arme emblématique des onna-musha. Sa longueur, qui pouvait atteindre deux mètres, en faisait un choix tactique judicieux. Elle compensait l’avantage physique et la force de leurs adversaires masculins en leur permettant de maintenir une distance de sécurité et de déstabiliser l’ennemi à pied comme à cheval. Cette arme était également efficace en mêlée rapprochée et contre la cavalerie. Son utilisation a évolué, passant d’une arme de champ de bataille à un outil de défense du domicile. Cette transition s’est accompagnée d’une codification de sa pratique en un art martial appelé naginata-jutsu pendant l’ère Edo. Le fait que le naginata soit leur arme de choix, avec un usage principal pour la défense du foyer, suggère que leur rôle était souvent plus défensif, même si certaines figures légendaires ont mené des assauts offensifs. Cela révèle une division subtile des rôles sur le champ de bataille qui nuance la narration moderne de l’héroïsme.

Naginata période Edo
Naginata période Edo

Autres armes : lances, arcs et katana

Les onna-musha maîtrisaient une variété d’armes en plus du naginata, y compris les sabres, les lances et les arcs. Le tir à l’arc (kyūjutsu) était une compétence essentielle, particulièrement utile pour la défense de structures fortifiées. Tomoe Gozen est notamment décrite comme une archère et une épéiste remarquablement forte, « valant mille hommes ». La maîtrise de l’arc et de la lame, comme le katana, était un signe de leur formation complète et de leur égalité martiale avec leurs homologues masculins.

Figures emblématiques des Onna-musha

L’histoire a retenu le nom de plusieurs femmes guerrières dont les exploits sont devenus légendaires. Voici un aperçu de ces figures emblématiques.

NomPériodePrincipaux ExploitsArme(s) de PrédilectionFiabilité Historique
Impératrice JingūIIIe-IVe sièclesRègne en tant que régente, dirige une invasion de la Corée.Non spécifié, mais légendaire.Légendaire, existence historique débattue.
Tomoe GozenXIIe siècleCombattante légendaire de la guerre de Genpei.Naginata, arc, katana.Personne historique dont le récit a été romancé.
Hangaku GozenXIIIe siècleDéfenseuse du château de Fukuryūji lors de la rébellion de Kennin.Arc, naginata.Existence historique documentée.
KaihimeXVIe siècleDéfense héroïque du château d’Oshi contre l’armée de Toyotomi Hideyoshi.Non spécifié.Existence historique documentée.
Nakano TakekoXIXe siècleDirige la Jōshitai, une unité de femmes samouraïs, durant la guerre de Boshin.Naginata.Existence historique avérée.

L’Impératrice Jingū : La reine guerrière mythique

L’Impératrice Jingū, dont le règne est traditionnellement situé au IIIe-IVe siècle, est l’une des figures les plus anciennes de l’histoire japonaise associée aux femmes guerrières. La légende raconte qu’elle a agi en tant que régente après la mort de son époux, l’Empereur Chūai, et qu’elle a personnellement mené une invasion de la Corée, prétendument sans effusion de sang, alors qu’elle était enceinte. Son histoire, qui mêle éléments historiques et mythologiques, a fait d’elle un symbole de la force féminine au Japon, au point qu’elle a été la première femme à apparaître sur un billet de banque japonais. Cependant, son historicité est sujette à débat parmi les spécialistes, certains la considérant comme une figure mythique, potentiellement utilisée à des fins nationalistes pour justifier les expansions territoriales japonaises.

Tomoe Gozen : entre histoire et légende

Tomoe Gozen est sans doute la onna-musha la plus célèbre, souvent qualifiée d' »archétype de la femme samouraï ». Servant le seigneur Minamoto no Yoshinaka pendant la guerre de Genpei, ses exploits sont magnifiés dans le roman épique Le Dit des Heike (Heike Monogatari). Elle y est dépeinte comme une guerrière d’une beauté exceptionnelle et d’une force redoutable, maîtresse de l’arc, du sabre et de l’équitation. On lui attribue des faits d’armes remarquables, notamment sa participation à la bataille d’Awazu en 1184. Bien qu’elle ait probablement été une personne réelle, sa figure a été si enrichie par la tradition orale qu’il est devenu impossible de séparer la vérité du mythe.

Hangaku Gozen : La dévotion au clan

Hangaku Gozen incarne l’idéal de la femme guerrière avec son engagement dans la rébellion de Kennin en 1201. Elle est surtout connue pour sa défense héroïque de la forteresse de Fukuryūji, où elle aurait repoussé une attaque ennemie grâce à ses talents d’archère. Les sources historiques décrivent sa bravoure comme « aussi intrépide qu’un homme et aussi belle qu’une fleur ». Sa capture s’est soldée par une fin inhabituelle pour une rebelle : au lieu d’être exécutée, sa beauté et son courage ont impressionné le shōgun Minamoto no Yoriie, qui lui a accordé la vie et un mariage avec l’un de ses vassaux.

Kaihime : La stratège du siège

Kaihime est une onna-musha de la période Sengoku dont les exploits sont bien documentés. Elle a joué un rôle crucial dans la défense du château d’Oshi en 1590 contre l’armée de Toyotomi Hideyoshi, dirigée par Ishida Mitsunari. Son père, Narita Ujinaga, était absent avec le reste des forces, laissant le château avec seulement 619 samouraïs et 2 000 civils. Face à une force de 20 000 hommes, Kaihime a utilisé une tactique ingénieuse en brisant les digues de l’ennemi pour retourner l’inondation contre eux, causant des dégâts massifs. Sa bravoure a impressionné Hideyoshi, qui l’a finalement épousée. Cet exploit a sauvé son château de la prise par la force et a permis une reddition honorable.

Nakano Takeko : la dernière Onna-musha

Nakano Takeko est la dernière figure documentée de la tradition des onna-musha. Elle a mené une unité de femmes guerrières, la Jōshitai, lors de la bataille d’Aizu en 1868, un des derniers affrontements de la guerre de Boshin qui a scellé la fin de la classe samouraï. Elle était une experte du naginata, et son unité, composée d’une vingtaine de femmes, a combattu courageusement aux côtés de 3 000 autres samouraïs d’Aizu. Grièvement blessée au combat, elle a demandé à sa sœur de l’achever pour éviter la capture. Un monument a été érigé en son honneur au temple Hōkai-ji, symbolisant le sacrifice final des femmes guerrières et la fin d’une ère.

Héritage et représentations dans la culture populaire contemporaine

L’héritage des onna-musha transcende les manuels d’histoire pour s’inscrire profondément dans l’imaginaire collectif, où elles continuent de fasciner. Leur présence dans la culture populaire contemporaine est notable. Elles apparaissent dans la littérature japonaise classique comme le Heike Monogatari, mais aussi dans les productions modernes.

On les retrouve dans des films comme Le dernier Samouraï, réalisé par Edward Zwick, sorti en 2003, et dans des jeux vidéo à succès tels que Ghost of Tsushima ou la série Samurai Warriors, qui mettent en scène des personnages comme Kaihime. Elles sont également des figures récurrentes dans les taiga dramas, ces séries historiques japonaises, avec des personnages comme Tomoe Gozen ou Nakano Takeko qui y sont représentés. Bien que ces représentations ne soient pas toujours fidèles à la réalité historique, elles jouent un rôle crucial en célébrant le courage et l’histoire de ces femmes guerrières auprès d’un public plus large.

Ces figures sont devenues des symboles de courage, d’indépendance et de force féminine, des thèmes qui résonnent fortement avec les valeurs modernes. La culture populaire a tendance à réinventer l’onna-musha en mettant l’accent sur son héroïsme au combat et son autonomie, un contraste notable avec le rôle plus humble de « défenseure du foyer » qui a souvent été le sien historiquement. Cette réinvention n’est pas un simple embellissement ; elle reflète la manière dont les sociétés contemporaines se réapproprient l’histoire pour y trouver des modèles qui correspondent à leurs propres idéaux d’émancipation féminine. Les onna-musha ne sont donc pas de simples reliques du passé, mais des archétypes flexibles, capables de prendre de nouvelles significations. Leur mémoire est également perpétuée à travers des festivals locaux, comme le festival d’automne d’Aizu, qui honore Nakano Takeko et son unité.

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