Le Jōshitai, souvent traduit comme « l’Armée des Femmes » ou « l’Armée des Filles », représente un chapitre fascinant mais peu connu de l’histoire militaire japonaise. Cette unité féminine, formée dans des circonstances exceptionnelles, a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire du Japon féodal, témoignant du rôle actif que pouvaient jouer les femmes dans les conflits armés à cette époque. Leur histoire mérite d’être explorée en détail pour comprendre leur origine, leur formation et connaître les femmes courageuses, onna-bugeisha, qui composaient ce corps d’élite.
Origine et contexte historique du Jōshitai
Le Jōshitai (娘子隊) était un corps ad hoc de guerrières féminines qui s’est formé pendant la Guerre de Boshin (1868-1869), un conflit majeur qui a marqué la fin de l’ère féodale japonaise. Cette guerre civile opposait les partisans fidèles au shogunat Tokugawa et ceux qui soutenaient la restauration de l’empereur Meiji. C’est dans ce contexte tumultueux que le Jōshitai a vu le jour.
Cette unité féminine s’est constituée dans le domaine d’Aizu, un fief loyal au shogunat Tokugawa. Un aspect particulièrement remarquable de la formation de cette unité est qu’elle s’est créée de manière autonome et indépendante. En effet, les autorités officielles d’Aizu n’avaient pas permis à ces femmes de combattre officiellement comme partie intégrante de l’armée régulière. Cette résistance institutionnelle n’a cependant pas découragé ces femmes déterminées qui ont décidé de prendre les armes pour défendre leur domaine et leurs valeurs.
Le nom « Jōshitai », qui signifie littéralement « Armée des Femmes », leur a été attribué de manière rétrospective après les événements. Cette désignation posthume témoigne de l’impact durable que ce groupe a eu sur la mémoire collective japonaise, malgré sa courte existence.
Leadership et figure emblématique
Le Jōshitai était dirigé par Nakano Takeko (1847-1868), une onna bugeisha (femme samurai) qui est devenue la figure emblématique de cette unité. Née à Edo (l’actuelle Tokyo), Nakano Takeko était la fille d’un samurai et officiel d’Aizu nommé Nakano Heinai et de son épouse Nakano Kōko. Son leadership a été déterminant dans la formation et l’organisation de cette unité féminine.
Formation et entraînement des membres du Jōshitai
Les femmes qui composaient le Jōshitai avaient généralement reçu une formation dans les arts martiaux traditionnels japonais, ce qui leur permettait de manier efficacement les armes blanches face à un ennemi équipé d’armes à feu.
L’éducation martiale des femmes samouraïs
Nakano Takeko elle-même avait bénéficié d’une éducation exceptionnelle pour une femme de son époque. Entre 1853 et 1863, elle avait reçu une formation approfondie en arts martiaux, mais également en arts littéraires et en calligraphie. Cette éducation complète reflétait l’idéal du guerrier cultivé (bun bu ryōdō) valorisé dans la culture samouraï.
La maîtrise des armes était au cœur de la formation de ces femmes guerrières. Nakano Takeko avait obtenu une certification (menkyo) en Hasso-Shoken, une branche de la tradition martiale plus large connue sous le nom d’Itto-ryu. Cette reconnaissance officielle de ses compétences témoigne du niveau élevé de son expertise martiale.

La naginata : l’arme emblématique
L’arme de prédilection des femmes du Jōshitai était la naginata, une arme d’hast traditionnelle japonaise composée d’une longue lame courbe montée sur un manche en bois. Nakano Takeko excellait dans le maniement de cette arme et l’enseignait aux autres femmes. La naginata était considérée comme particulièrement adaptée aux femmes car sa longueur permettait de compenser un éventuel désavantage en force physique face à des adversaires masculins.
Au printemps et à l’été 1868, juste avant les affrontements décisifs, Nakano Takeko enseignait activement le maniement de la naginata, préparant ainsi d’autres femmes au combat imminent.
Les membres du Jōshitai : des femmes d’exception
Le Jōshitai était composé d’une vingtaine de femmes guerrières, toutes déterminées à défendre le domaine d’Aizu. Voici les noms de celles dont l’histoire a conservé la trace :
La famille Nakano
- Nakano Takeko : la leader charismatique du groupe, qui mourut au combat
- Nakano Yūko : sœur cadette de Takeko (née en 1852), qui joua un rôle crucial lors de la bataille
- Nakano Kōko : mère de Takeko et Yūko, qui rejoignit également l’unité
Autres membres importantes
- Hirata Kochō : sœur adoptive de Takeko et commandante adjointe, qui prit le commandement après la mort de Takeko
- Hirata Yoshi : sœur cadette de Hirata Kochō
- Yamamoto Yaeko : devenue commandante adjointe après la mort de Nakano Takeko
- Jinbo Yukiko : celle qui sauva Hirata Kochō du champ de bataille
- Yoda Kikuko et sa mère (ou sœur) Yoda Mariko
- Okamura Sakiko et sa sœur aînée Okamura Makiko
- Une concubine nommée Watashi
Les élèves du « Mona naginata dojo »
- Mona Rieko
- Saigō Tomiko
- Nagai Sadako
Autres combattantes
- La sœur cadette d’Hara Gorō (dont le prénom n’est pas mentionné)
- Kawahara Asako
- Koike Chiyoku
Le combat héroïque et le destin du Jōshitai

Le fait d’armes le plus célèbre du Jōshitai eut lieu lors de la bataille d’Aizu, plus précisément lors de la défense du pont Yanagi dans la zone de Nishibata. Nakano Takeko y mena une charge à l’arme blanche contre les troupes impériales équipées d’armes à feu.
Lorsque les soldats ennemis réalisèrent qu’ils combattaient contre des femmes, ils hésitèrent momentanément et reçurent même l’ordre de cesser le feu pour ne pas les tuer. Cette hésitation permit aux guerrières d’Aizu de se rapprocher et d’engager le combat au corps à corps, où elles tuèrent plusieurs soldats ennemis avant que le feu ne reprenne.
Nakano Takeko elle-même tua plusieurs soldats avec sa naginata avant d’être mortellement blessée d’une balle dans la poitrine. Pour éviter que l’ennemi ne prenne sa tête comme trophée de guerre, sa sœur Yūko la décapita et emporta sa tête pour lui donner une sépulture honorable.
Après la mort de Nakano Takeko, Hirata Kochō prit le commandement du Jōshitai tandis que Yamamoto Yaeko devint commandante adjointe. Elles continuèrent à défendre le château de Wakamatsu.
Conclusion
Le Jōshitai, cette unité ad hoc de guerrières formée pendant la Guerre de Boshin, constitue un exemple remarquable du rôle actif que les femmes pouvaient jouer dans le Japon féodal, même à une époque où leur participation directe au combat n’était pas officiellement reconnue. Dirigées par Nakano Takeko, ces femmes ont fait preuve d’un courage et d’une détermination extraordinaires, affrontant des troupes régulières équipées d’armes à feu avec leurs armes blanches traditionnelles.
L’héritage de ces femmes guerrières perdure dans la mémoire collective japonaise, comme en témoignent les commémorations annuelles lors du Festival d’Automne d’Aizu, où de jeunes filles reconstituent les exploits du Jōshitai. Leur histoire nous rappelle que même dans les sociétés les plus traditionnelles, des femmes exceptionnelles ont su transcender les rôles qui leur étaient assignés pour écrire leur propre page dans l’histoire militaire.
Photos extraites de https://blog.janm.org/2019/07/09/the-forgotten-lives-of-samurai-women/


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