Le bunraku, théâtre de marionnettes traditionnel japonais né au 17e siècle dans la région d’Osaka, constitue l’une des quatre formes majeures du théâtre classique japonais aux côtés du kabuki, du noh et du kyogen. Cet art sophistiqué se caractérise par ses grandes marionnettes manipulées à vue par trois personnes, accompagnées d’un récitant et d’un joueur de shamisen. Développé principalement entre le 17e et le 18e siècle, le bunraku a connu diverses phases d’évolution technique et artistique, produisant des œuvres majeures qui explorent les tensions entre obligations sociales et sentiments personnels. Après une période de déclin, cet art connaît aujourd’hui un regain d’intérêt international.
Racines historiques du bunraku
Les premières traditions de marionnettes au Japon
L’art des marionnettes au Japon possède une histoire bien plus ancienne que le bunraku proprement dit. Ces traditions remontent au moins à la période Heian (784-1185), avec des spectacles de marionnettes itinérants appelés airaishi ou kugutsumawashi. Ces premières formes utilisaient des marionnettes simples, manipulées par un seul artiste dissimulé derrière un rideau. Le manipulateur contrôlait entièrement la marionnette, sans l’apparat technique qui caractérisera plus tard le bunraku.
Au 13e siècle, ces spectacles se retrouvent principalement dans les temples, où ils servent probablement à l’éducation religieuse et au divertissement populaire. C’est à la fin du 16e siècle que ces représentations commencent à s’associer au jôruri, une forme narrative qui allait devenir fondamentale pour le développement du bunraku.
Le jôruri dérive lui-même d’une tradition plus ancienne appelée heikyoku, où un conteur narrait des histoires accompagné d’un musicien jouant du biwa (luth japonais). Un précurseur notable était constitué par les troupes itinérantes d’artistes aveugles nommées biwa hoshi, qui récitaient la « Légende de Heike« , récit épique des guerres entre les clans Taira et Minamoto. Au 16e siècle, le shamisen à trois cordes remplaça progressivement le biwa comme instrument d’accompagnement, contribuant à l’évolution stylistique du jôruri.
La naissance du bunraku au 17e Siècle
Le bunraku tel que nous le connaissons prend véritablement forme en 1684, lorsque Takemoto Gidayu, chanteur et créateur d’un style narratif spécifique, ouvre son propre théâtre à Osaka. Cette première forme officielle du bunraku résulte de la collaboration entre trois figures essentielles :
– Takemoto Gidayu, originaire du quartier Tennōji d’Osaka, qui apporte son talent de narrateur et développe un style de récitation spécifique
– Chikamatsu Monzaemon, considéré comme le plus grand dramaturge de l’histoire japonaise, qui fournit les textes
– Takeda Izumo, entrepreneur et propriétaire de théâtre, qui finance l’entreprise
Le terme « bunraku » lui-même provient d’une troupe de marionnettes fondée bien plus tard par Uemura Bunrakuken au 19e siècle, mais il est devenu le nom générique de cette forme théâtrale. Cette forme artistique est également connue sous le nom de « ningyo joruri », désignation qui souligne ses composantes essentielles : « ningyo » signifiant « poupée » ou « marionnette », et « joruri » désignant le style de narration chanté qui l’accompagne.
L’évolution technique et artistique du bunraku
Innovations dans la manipulation des marionnettes
L’évolution technique du bunraku marque un tournant majeur en 1734 avec l’introduction d’un nouveau système de manipulation des marionnettes. Plutôt que d’être contrôlées par un seul artiste, les marionnettes deviennent plus complexes et sont désormais manipulées par trois personnes à l’aide de baguettes reliées aux différentes parties du corps. Cette innovation permet des mouvements plus précis et expressifs, enrichissant considérablement les possibilités dramatiques.
Parallèlement, les marionnettes elles-mêmes gagnent en taille, atteignant entre 1m20 et 1m50, soit approximativement deux tiers de la taille humaine. Leur construction devient également plus sophistiquée, comprenant plusieurs composants distincts : tête en bois sculpté, épaulette rigide, tronc, bras, jambes et costume. La tête des marionnettes est particulièrement élaborée, dotée d’une poignée interne avec des ficelles de contrôle permettant d’animer les yeux, la bouche et les sourcils.
La scène elle-même évolue pour s’adapter à ces nouvelles exigences techniques, offrant davantage d’espace aux marionnettistes qui sont désormais plus nombreux. Les manipulateurs, vêtus entièrement de noir (couleur associée à l’invisibilité dans le théâtre japonais), restent visibles pendant la représentation, créant une dynamique visuelle unique où l’illusion théâtrale coexiste avec la présence assumée des artistes.
La hiérarchie des marionnettistes et la performance
Une hiérarchie stricte s’établit parmi les marionnettistes de bunraku, reflétant l’importance de l’expérience et la maîtrise technique :
– Le manipulateur principal (omozukai), ayant plus de vingt ans d’expérience, contrôle la tête et le bras droit de la marionnette
– Le deuxième manipulateur (hidarizukai) s’occupe du bras gauche
– Le troisième, souvent un novice (ashizukai), manipule les pieds
Cette structure hiérarchique permet non seulement une manipulation précise et coordonnée, mais constitue également un système d’apprentissage où les techniques se transmettent des maîtres aux apprentis.
La performance bunraku complète intègre trois éléments distincts mais indissociables :
1. Les marionnettistes et leurs marionnettes
2. Le tayu, récitant unique qui chante et narre tous les rôles avec des modulations vocales passant des tons graves et rudes pour les hommes aux voix de fausset pour les femmes et les enfants
3. Le joueur de shamisen, qui ne se contente pas d’accompagner le récitant mais donne le ton de la pièce et assure la coordination rythmique entre tous les éléments
L’évolution des thématiques et le rapport avec le kabuki
Un tournant majeur dans l’évolution artistique du bunraku survient en 1703, lorsque Chikamatsu introduit un nouveau genre : les pièces de mœurs (sewa-mono). Ces œuvres, inspirées de faits divers contemporains, explorent les tensions entre les obligations sociales (giri) et les sentiments humains (ninjo), thématique qui devient centrale dans le bunraku.
La première de ces pièces, « Sonezaki Shinju » (Le Double Suicide à Sonezaki), s’inspire d’un fait divers survenu un mois plus tôt : le suicide d’un commis de magasin et d’une courtisane. Cette œuvre innovante rencontre un immense succès et ouvre la voie à d’autres explorations similaires, notamment une série de pièces sur le thème du suicide amoureux.
Parallèlement, les pièces historiques (jidaimono) continuent d’être populaires et gagnent en sophistication, intégrant progressivement la profondeur psychologique caractéristique des pièces de mœurs.
Tout au long du 18e siècle, le bunraku entretient une relation complexe avec le kabuki, mêlant concurrence et inspiration mutuelle. Les acteurs de kabuki s’inspirent des mouvements caractéristiques des marionnettes, tandis que les marionnettistes adaptent certaines fioritures stylistiques des acteurs célèbres. De nombreuses pièces circulent entre les deux formes, les œuvres de bunraku étant adaptées pour le kabuki et vice versa.
Déclin et renaissance du bunraku
À partir de la fin du 18e siècle, le bunraku commence à être éclipsé par la popularité croissante du kabuki. Ce déclin commercial se traduit par la fermeture progressive des théâtres, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le Bunrakuza au 19e siècle.
Pendant ce siècle, le bunraku devient de plus en plus rare, mais connaît un certain regain d’intérêt vers la fin de cette période, notamment parmi les commerçants qui constituent un nouveau public. Cependant, c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale que des efforts concertés sont entrepris pour préserver cet art traditionnel.
La survie du bunraku dépend alors largement du soutien financier du gouvernement japonais, qui reconnaît sa valeur culturelle et patrimoniale. Malgré ces difficultés, sa popularité a considérablement augmenté ces dernières années, tant au Japon qu’à l’international. Des représentations régulières sont désormais données au Théâtre national à Tokyo et au Théâtre national de Bunraku à Osaka, et des tournées internationales sont accueillies avec enthousiasme dans le monde entier.
Œuvres emblématiques du bunraku
Sonezaki shinju : la première pièce de mœurs
« Sonezaki Shinju » (Le Double Suicide à Sonezaki), créée par Chikamatsu Monzaemon en 1703, représente un tournant majeur dans l’histoire du bunraku. Première du nouveau genre des pièces de mœurs (*sewa-mono*), elle s’inspire directement d’un fait divers survenu à Osaka : le suicide d’un commis de magasin et d’une courtisane, incapables de vivre leur amour dans une société aux contraintes rigides.
Cette œuvre inaugurale explore le conflit central qui deviendra récurrent dans le bunraku : la tension entre les obligations sociales (giri) et les sentiments humains (ninjo). Le succès immense de cette pièce auprès du public contemporain témoigne de sa résonance émotionnelle et de sa pertinence sociale, tout en établissant un nouveau standard artistique pour le théâtre de marionnettes.
Kanadehon Chushingura : l’histoire des 47 ronin
« Kanadehon Chushingura » est considérée comme la pièce de bunraku la plus célèbre. Mise en scène pour la première fois en 1748, elle s’inspire d’un événement historique majeur : l’incident des 47 ronin (samurai sans maître), qui s’est déroulé entre 1701 et 1703.
L’intrigue s’inspire de faits réels : après que le seigneur féodal Asano Naganori fut forcé au suicide pour avoir dégainé son sabre dans le château d’Edo en réaction aux insultes du chef du protocole Kira Yoshinaka, 47 de ses loyaux serviteurs élaborèrent minutieusement un plan de vengeance et assassinèrent Kira deux ans plus tard.
Bien que l’événement fût déjà ancien lors de la création de la pièce, les dramaturges prirent soin de transposer l’histoire dans une autre époque et de changer les noms des protagonistes pour éviter des représailles du shogunat Tokugawa. Cette œuvre, qui explore les thèmes de la loyauté, de l’honneur et de la vengeance, connut un succès immédiat et fut rapidement adaptée pour le kabuki. Elle demeure aujourd’hui au répertoire des deux formes théâtrales et constitue l’un des récits les plus emblématiques de la culture japonaise.
Conclusion
Le bunraku représente une forme d’expression artistique unique qui a su traverser les siècles malgré des périodes de déclin. Né de la fusion entre l’art ancien des marionnettes et la tradition narrative du joruri, il s’est développé au 17e siècle pour atteindre son apogée au 18e siècle, produisant des œuvres majeures qui explorent les conflits entre devoir social et désirs personnels.
Les innovations techniques dans la manipulation des marionnettes, l’évolution des thématiques dramatiques et les échanges créatifs avec d’autres formes théâtrales comme le kabuki ont contribué à faire du bunraku un art complexe et raffiné. Si le soutien gouvernemental a été crucial pour sa préservation moderne, c’est surtout la profondeur émotionnelle et la sophistication artistique de cette forme théâtrale qui expliquent sa reconnaissance actuelle au Japon et à l’international.
Le bunraku, loin d’être un simple divertissement pour enfants malgré l’utilisation de marionnettes, continue de captiver par sa capacité à traiter des questions humaines fondamentales, confirmant ainsi sa place comme trésor culturel immatériel du Japon et patrimoine artistique mondial.


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