Yoshioka Myōrin-ni (吉岡妙林尼) était une femme guerrière (onna-bugeisha) de la fin de la période Sengoku (16e siècle), épouse du samouraï Yoshioka Akioki (également appelé Yoshioka Shizuoki ou Kageuoki). Son véritable nom reste inconnu à ce jour, Myōrin-ni étant un nom bouddhiste qu’elle adopta après être devenue nonne suite à la mort de son époux.
Origines familiales
Les origines exactes de Myōrin-ni demeurent incertaines selon les sources historiques japonaises. Deux théories principales existent concernant son père :
- Première hypothèse : Elle serait la fille de Hayashi Sakyōnosuke (林左京亮), un prêtre shinto du sanctuaire Ōe
- Seconde hypothèse : Elle descendrait de Niu Kojirō Masatoshi (丹生小次郎正敏), un nationaliste spécialisé dans l’exploitation minière
L’identité de sa mère reste également un mystère. Cette absence de documentation détaillée sur les femmes de l’époque s’explique par les pratiques de tenue des registres familiaux, où les filles étaient souvent simplement identifiées comme « femme » ou « fille » plutôt que par leur nom propre.
Contexte historique
Myōrin-ni appartenait au clan Yoshioka, qui servait fidèlement le clan Ōtomo dans la province de Bungo (actuelle préfecture d’Ōita). Son époux, Yoshioka Shizuoki, était le fils de Yoshioka Nagamasu, l’un des trois anciens (Bungo Sanrō) les plus respectés au service d’Ōtomo Sōrin.
Le clan Ōtomo, dirigé par Ōtomo Sōrin (大友宗麟), était l’une des familles daimyō les plus puissantes de Kyūshū au 16e siècle, contrôlant jusqu’à six provinces à son apogée. Sōrin était également notable pour sa conversion au christianisme et ses relations avec les missionnaires jésuites.
La tragédie de la bataille de Mimikawa (1578)
La vie de Myōrin-ni bascula dramatiquement en 1578 lors de la bataille de Mimikawa (耳川の戦い). Cette bataille opposa les forces d’Ōtomo aux armées du clan Shimazu, qui cherchait à étendre son influence sur Kyūshū.
Les forces d’Ōtomo, menées par Sōrin dans le cadre de sa campagne pour restaurer le clan Itō en province de Hyūga, furent prises dans un piège par les Shimazu. L’armée d’Ōtomo fut encerclée et subit une défaite catastrophique près de la rivière Mimi, où de nombreux soldats se noyèrent en tentant de fuir.
Yoshioka Shizuoki périt dans cette bataille, laissant Myōrin-ni veuve. Apprenant la mort de son époux, elle prit la décision de se raser les cheveux et d’entrer dans les ordres bouddhistes, adoptant le nom religieux de Myōrin-ni.

La défense héroïque de Tsurusaki (1586-1587)
Le siège initial
C’est lors de la campagne de Kyūshū menée par le clan Shimazu en 1586 que Myōrin-ni acquit sa réputation légendaire. À cette époque, les Shimazu poursuivaient leur expansion territoriale et assiégeaient les positions des Ōtomo, notamment le château d’Usuki (Niujima) où s’était retranché Ōtomo Sōrin.
Le château de Tsurusaki, résidence du clan Yoshioka, était alors dirigé par Yoshioka Munemasu (fils de Myōrin-ni), mais ce dernier était parti défendre Usuki aux côtés de son seigneur. Ne restaient au château que des serviteurs âgés, des femmes, des enfants et des paysans.
Les généraux Shimazu – Nomura Bunshū, Shirahama Suō et Ijūin Mimasaka – furent chargés d’attaquer Tsurusaki avec une force de 3000 hommes. Face à cette situation désespérée, Myōrin-ni, alors âgée d’une soixantaine d’années, prit la décision audacieuse de résister.
Stratégies défensives innovantes
Myōrin-ni déploya des tactiques défensives remarquablement ingénieuses :
- Fortifications improvisées : Elle ordonna aux paysans d’apporter planches et tatamis pour construire des fortifications supplémentaires autour du château
- Pièges et embuscades : De nombreux pièges et fosses furent creusés dans le terrain boueux autour du château, dissimulés par l’herbe
- Formation militaire : Elle enseigna l’usage des arquebuses aux paysans pour la bataille finale
- Utilisation du terrain : Exploitant la position géographique du château, entouré d’eau sur trois côtés, elle concentra ses défenses sur le côté sud, seule voie d’approche possible
Résistance extraordinaire
Les forces de Myōrin-ni repoussèrent avec succès seize assauts consécutifs des troupes Shimazu. Les attaquants tombaient régulièrement dans les pièges préparés et subissaient les tirs d’arquebuses depuis les fortifications. Cette résistance inattendue causa de lourdes pertes aux Shimazu, qui ne parvenaient pas à rejoindre l’armée principale comme prévu.
Face à cette situation, les généraux Shimazu proposèrent finalement une trêve. Myōrin-ni, dont les provisions s’amenuisaient, accepta temporairement de négocier, garantissant la vie de tous ses défenseurs en échange de l’ouverture du château. Les deux camps se réconcilièrent apparemment, partageant même des festivités au château.
La bataille de Terajihama : un stratagème brillant
La ruse de la retraite
En mars 1587, l’arrivée imminente de Toyotomi Hideyoshi avec une armée de 200 000 hommes pour soumettre les Shimazu changea la donne stratégique. Lorsque l’ordre de retraite fut donné aux forces Shimazu stationnées à Bungo, Myōrin-ni élabora un plan audacieux.
Elle se rendit chez Nomura Bunshū, feignant d’avoir été compromise par sa collaboration avec les Shimazu et demandant à les accompagner en Satsuma avec ses serviteurs. Pour sceller cette supposée alliance, elle offrit généreusement du saké aux troupes Shimazu.
L’embuscade décisive
Le 8 avril 1587, Myōrin-ni mit son plan à exécution. Alors que les forces Shimazu quittaient Tsurusaki en marchant lentement, attendant le groupe de Myōrin-ni qui devait les rejoindre, celle-ci lança une attaque surprise près de la rivière Otsu (bataille de Terajihama ou Otsugawa).
Les résultats furent spectaculaires :
- Shirahama Shigemasa et Ijūin Hisanobu furent tués
- Nomura Bunshū fut mortellement blessé par une flèche et mourut plus tard de ses blessures à Takajō en province de Hyūga
- Selon les chroniques du clan Yoshioka, Myōrin-ni décapita personnellement 63 soldats ennemis
Le lendemain, Myōrin-ni envoya les 63 têtes coupées à Ōtomo Sōrin au château d’Usuki comme preuve de sa victoire.
Reconnaissance et héritage
Éloge de Toyotomi Hideyoshi
Les exploits de Myōrin-ni impressionnèrent profondément Toyotomi Hideyoshi, l’homme le plus puissant du Japon à cette époque. Ses contributions à la campagne de Kyūshū furent jugées si significatives qu’elles « changèrent complètement le cours de l’histoire ». Hideyoshi exprima personnellement son admiration et souhaita la rencontrer, mais Myōrin-ni déclina respectueusement cette invitation.
En reconnaissance de ses services exceptionnels, elle reçut le titre honorifique de « Gardienne de Tsurusaki » (鶴崎の守護), une distinction rare pour une femme de cette époque.
Témoignage européen
Les actions de Myōrin-ni furent également documentées par le missionnaire jésuite Luís Fróis, qui laissa des témoignages écrits sur cette femme remarquable. Cette documentation européenne souligne l’impact international de ses exploits militaires.
Myōrin-ni onna-musha
Myōrin-ni répond parfaitement aux critères définissant une onna-musha : femme guerrière de la classe samouraï qui participaient activement aux combats.
- Leadership militaire actif : Elle dirigea personnellement la défense de Tsurusaki et commanda les opérations militaires
- Participation directe au combat : Elle prit part physiquement aux batailles, décapitant personnellement 63 ennemis
- Innovation tactique : Elle développa des stratégies militaires sophistiquées, utilisant la ruse et l’ingénierie défensive
- Impact stratégique majeur : Ses actions influencèrent significativement le cours de la campagne de Kyūshū
- Reconnaissance officielle : Elle reçut des titres honorifiques et la reconnaissance des plus hautes autorités militaires de l’époque
Période Sengoku
Durant la période Sengoku (1467-1603), les sièges étaient fréquents et il incombait à la maîtresse des lieux de superviser la défense du château en l’absence de son mari. L’entraînement martial des femmes samouraï variait selon les familles, certaines le considérant comme une préparation spirituelle au mariage, d’autres prenant l’instruction militaire très au sérieux.
Postérité et disparition

Après la bataille de Terajihama, les traces de Myōrin-ni disparaissent des sources historiques. En 1593, suite à l’exil d’Ōtomo Yoshimune, le clan Yoshioka perdit ses terres et devint rōnin (samouraïs sans maître). Le château de Tsurusaki fut abandonné et transformé en bureau administratif du domaine de Kumamoto.
Malgré cette fin anonyme, l’intelligence stratégique et la bravoure de Myōrin-ni continuent d’être célébrées localement dans la région de Tsurusaki. Son histoire illustre parfaitement le rôle crucial, bien que souvent négligé, des femmes dans l’histoire militaire japonaise de la période Sengoku.
La figure de Myōrin-ni demeure l’un des exemples les plus remarquables d’onna-musha, démontrant que les femmes guerrières ne se contentaient pas de défendre passivement leurs foyers, mais pouvaient également mener des campagnes militaires offensives avec un succès stratégique considérable.


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